Chaque été, Emirdag voit revenir ses « Belges »

Chaque été, Emirdag voit revenir ses « Belges »

Calme durant la plus grande partie de l’année, Emirdag voit sa population multipliée par cinq l’été!

L’été, de nombreuses familles d’émigrants reviennent à Emirdag, qu’elles ont quittée pour la Belgique, il y a cinquante ans. La région a dû évoluer sans eux.

«La plus grande partie de l’année, la ville compte un peu plus de 19 000 habitants. Mais en juillet et en août, on en dénombre plus de 100 000». Située aux confins de l’Anatolie, loin des côtes méditerranéennes, Emirdag n’a pourtant rien d’une des destinations reprises dans les catalogues touristiques turcs. «Mais une bonne centaine de milliers de personnes, provenant de notre région, vivent en Belgique», explique Ugur Serdar Kargin. Et chaque été, ces «Belgo-Turcs» reviennent au pays.

Pour la ville, la difficulté est d’assurer les services de base durant ces deux mois, explique celui qui en est le maire depuis les récentes élections municipales. «Heureusement, le gouvernement a fini par nous considérer comme une cité de 30 000 à 40 000 habitants. Et à nous octroyer des moyens correspondant à ce niveau. De la sorte, nous pouvons nous en tirer».

Il y a plus d’un demi-siècle, déjà, que s’est produite cette émigration massive: l’Allemagne a été la première, en 1961, à conclure avec la Turquie un accord qui ouvrait ses frontières à la main-d’œuvre turque. La Belgique a suivi en 1964, il y a cinquante ans, tout juste.

«J’ai moi-même hésité à partir, mais les circonstances, familiales notamment, ne me l’ont pas permis», explique Ugur Serdar Kargin. Resté au pays, le nouveau maire d’Emirdag y a construit sa propre entreprise, qui emploie aujourd’hui une centaine de personnes.

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Ce sont les gens les plus entreprenants qui sont partis pour la Belgique.

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«Mais ce sont tout de même les gens les plus entreprenants qui sont ainsi partis pour la Belgique», poursuit-il, «et ils sont très rares à en être revenus dans les années qui suivaient: revenir signifiait avoir échoué, et personne ne voulait faire cet aveu».

La région – peuplée à l’origine d’une population nomade, ainsi que le rappelle la iourte peinte au fronton de l’hôtel de ville d’Emirdag – a ainsi été privée d’une grande partie de ses forces vives. Son développement en a été affecté, pose Ugur Serdar Kargin. «Je pense donc que le gouvernement turc devrait avoir une attention particulière pour les régions de forte émigration. Par exemple en y concentrant les investissements».

Dans tous les patelins environnants, la même migration estivale se produit. Et pour de plus petites agglomérations, comme Survemez (150 habitants et 10 fois plus l’été), il est parfois plus difficile de gérer cet afflux.

Karacalar s’enorgueillit d’avoir abrité le tout premier migrant vers la Belgique.

Son maire depuis 30 ans, Nurettin Shahbaz, est lui aussi venu chez nous: «en 1973, j’ai travaillé dans une cimenterie, à Ottignies», se souvient-il. Mais l’année suivante, il perd deux enfants dans l’incendie de l’immeuble où il vit, à Bruxelles. Et il rentre en Turquie. Laissant quatre frères, deux sœurs, et un fils dans notre pays.

«Tous ces gens qui sont partis ont travaillé énormément, et ont économisé beaucoup . Mais notre région n’a pas bénéficié des retombées de tout ce travail», relève-t-il.

D’où, sans doute, son idée de mobiliser une partie des moyens financiers des «expatriés» pour l’amélioration du cadre de vie. «Dans un village avec lequel les émigrés gardent un lien, même à la deuxième ou à la troisième génération», note le sexagénaire.

À son appel, tous ont participé au financement d’un magnifique jardin d’agrément. Puis d’un terrain de football. Où, à l’été, tous se retrouvent: «Belgo-Turcs» revenus au pays, et parents et amis, qui n’ont jamais quitté le village. Pour évoquer des souvenirs. Et parler des liens qui perdurent.

La « frituur » de Cemaletin

Si presque tous les travailleurs qui ont quitté la région d’Emirdag, il y a un demi-siècle, sont venus chez nous, une promenade en ville ne permet pas de découvrir une trace de cet exode massif, et de ce lien très fort entre la Belgique et ce coin de Turquie.

Et puis, dans une rue piétonne, une vitrine insolite a, pour nous, des airs de déjà vu: celle d’un «Snack Frituur» ! C’est l’établissement de Cemaletin Kavak et de sa fille.

«Je suis arrivé en Belgique le 10 avril 1970 ; ma famille m’a suivi six mois après», se souvient le septuagénaire. «J’ai d’abord travaillé dans le bois, dans la région d’Arlon», puis deux ans plus tard, changement de cap: il est embauché dans la sidérurgie, à Gand. Pour finalement, avec ses économies, acheter deux maisons, « un magasin et un café, rue du Méridien, à Saint-Josse . Dans un quartier où il y avait déjà beaucoup de Turcs».

L’homme y adjoindra une station-service, toujours exploitée par sa famille aujourd’hui.

«Ma chance? C’est que je mémorise très vite ce que j’entends. Ainsi, j’ai pu parler très rapidement le français, et même le wallon, puis le flamand», rigole-t-il.

L’an dernier, l’homme est rentré à Emirdag, et y a ouvert un petit établissement. Mais il passe tous les hivers à Bruxelles, où vivent ses huit frères.

«En 1995, avant de faire mon pèlerinage à La Mecque, j’ai refait le tour des lieux où j’avais vécu en Belgique, car je pensais que je ne les reverrais plus», sourit-il. Près de vingt ans plus tard, son histoire «belgo-turque» se poursuit.