CYCLISME

Argentin - Bartoli - Bettini : « Votre Liegi, c’est la plus belle »

Argentin - Bartoli - Bettini : « Votre Liegi, c’est la plus belle »

Argentin, Bartoli et Bettini : huit Liège-Bastogne-Liège à eux trois et un tiroir aux souvenirs qui s’ouvre aisément. TDW

Nous avons rencontré Argentin, Bartoli et Bettini en Toscane pour qu’ils évoquent leurs victoires sur Liège-Bastogne-Liège.

Cecina, pas loin de Livourne, c’est le lieu de travail et de villégiature de Paolo Bettini, actuellement consultant en sports, et occupé à monter une nouvelle formation cycliste en collaboration avec Fernando Alonso, le pilote de F1 chez Ferrari.

Avec l’aide désintéressée d’Alessandro Tegner, le relation presse de Quick Step, Bettini s’est montré de suite enthousiaste pour organiser une rencontre à Cecina, en compagnie de Moreno Argentin et de Michele Bartoli. Les trois anciens coureurs, une fois réunis, ne se sont pas fait prier pour évoquer leurs souvenirs et refaire le monde autour d’une bonne table, chez Piero Falorni, lui aussi ancien coureur, qui fait aujourd’hui le bonheur des gastronomes au sein de sa «Trattoria senese». Ils nous ont surtout étonnés par leur disponibilité et leurs souvenirs de leurs victoires sur la Doyenne.

Argentin, le Vénitien (il est né et habite encore San Dona di Piave) est aujourd’hui âgé de 53 ans et s’est reconverti dans l’immobilier «touristique», comme il le définit. L’homme, à l’élégance toute italienne, porte aujourd’hui la barbe grisonnante et il est difficile de deviner, lorsqu’on le croise en rue, qu’il s’est imposé quatre fois à Liège. De cette performance, il conserve bien sûr des souvenirs, mais il n’en tire aucune gloriole. Trop modeste ou, plutôt, réservé, c’est surtout son humour caustique qui le caractérise. «Mais je l’étais encore bien plus face à la presse à l’époque où je courais, lance-t-il avec un regard pétillant de malice. Vous savez, il m’est aussi impossible de dire laquelle de mes victoires à Liège est la plus belle ou la plus importante à mes yeux. Elles sont toutes aussi splendides les unes que les autres. Je me souviens de chacune d’entre elles. Parce que, aussi, j’y ai battu des grands coureurs, comme, par exemple, Claudy Criquielion. Mais il ne faut pas le considérer comme un Poulidor (rires). Je dois bien reconnaître que lorsqu’on se mettait dans sa roue, c’était quand même plus facile. Pour vous, Michele et Paolo, c’était un peu comme votre Boogerd… (Bartoli ne peut s’en empêcher: «merci à Boogerd, parce qu’il m’a aidé à gagner, mais aussi pour sa correction!»). Je me sens un peu coupable vis-à-vis de Criquielion. Car la seule fois où il a pu penser qu’il allait gagner, c’était en 1987, je suis apparu comme un fantôme à deux cents mètres de l’arrivée… Tout le monde pensait que je faisais semblant d’avoir des crampes dans le Sart Tilman. Mais ce n’était pas de la comédie. Je me suis dit ensuite que si je voulais gagner, il me fallait mordre sur ma chique. Pour les journalistes, on dit que c’est ma plus belle victoire sur la Doyenne. La preuve, quand je suis arrivé en vainqueur, vos collègues italiens se sont excusés, parce qu’ils s’étaient déjà fait à l’idée que le champion du monde 1986 avait perdu la Liegi. C’est évident que j’ai aussi bénéficié d’un peu de chance sur mes Doyennes. Mais je peux toujours affirmer que Liège-Bastogne-Liège reste la plus difficile des classique, la plus complète et celle qui vous fait vibrer dans les côtes, avec tous ces tifosi.» Argentin a pourtant gagné aussi deux Flèches Wallonnes et le Tour des Flandres… «Oui, mais quatre fois Liège, on pourrait aussi penser qu’il s’agissait d’une course autour du Campanile », sourit-il, de crainte de penser que la Doyenne équivaudrait à une kermesse.

L’élégance de Bartoli

«Celui qui gagne à Liège, il est fort, mais je ne suis pas sûr que c’est le plus fort… C’est en tout cas un grand coureur. Ce n’est pas comme la classique de Hambourg, par exemple, où peut gagner un coureur de seconde ligne, lance Michele Bartoli, avec une allusion amicale au fait que Bettini a aussi gagné la course allemande. Quand j’ai gagné Liège, je m’étais pourtant aussi imposé au Tour des Flandres l’année précédente, mais, cette Doyenne, c’était encore un palier supplémentaire que je venais de franchir. Cela m’a donné des responsabilités nouvelles.»

«J’avais dit que Liège, c’est trop beau, trop dur aussi, enchaîne Bartoli. Pour gagner cette course, c’est exceptionnel, cela dépasse toutes les autres classiques. Il y faut les jambes et la tête, des équipiers. À la fin, c’est le plus fort de la journée qui va gagner. Attention, dans mes victoires, précise Michele, j’ai utilisé beaucoup l’équipe. C’est elle qui te fait gagner. Individuellement, c’est impossible, ou sinon à moins d’être vraiment le plus fort de tous. Avec Paolo, on a couru six ans ensemble et toutes les courses, on les a préparées autour d’une table. Et on assignait à chacun sa mission précise. Autant de coureurs à tel endroit, puis un autre qui devait monter la Redoute à bloc. Oui, en 1998, Paolo était le dernier, ma rampe de lancement. Je lui avais dit de démarrer dans la Redoute, au moment où on aperçoit l’autoroute… Et tout s’est déroulé comme prévu! Tout le peloton avait explosé.

«En Italie, on connaît la Doyenne, poursuit Michele. Mes compatriotes disent que ce sont mes plus belles victoires, en 1997 comme en 1998. La première fois, nous sommes partis dans la Redoute, avec Jalabert et Zulle. Et je m’impose à Ans… C’était un peu spécial, contre deux coureurs de la même équipe. Normalement, j’aurais dû simplement rester dans leurs roues. Puis je me suis rendu compte que j’étais le plus fort. Pour moi, il y avait tout l’aspect psychologique une fois en course, c’est Ferretti, mon directeur sportif, qui m’avait appris cela. Il fallait surtout faire peur aux adversaires, et donc leur montrer qui était le plus fort. Et en 1999, je pense que Frank Vandenbroucke, avec qui j’entretenais de réels liens d’amitié, était tout simplement imbattable.»

Aujourd’hui, Michele s’occupe des plans d’entraînement des plus jeunes coureurs, notamment au sein de l’équipe Lampre. Mais il conseille aussi un certain Carlos Betancur, le coureur colombien de l’équipe AG2R qui s’est imposé voici quelques semaines sur Paris-Nice.

La fougue de Bettini

«Le lendemain de ma première victoire à Liège en 2000, se souvient Paolo Bettini, j’ai été surpris par son ampleur médiatique. J’étais à l’aéroport et on m’a donné un paquet de journaux. C’est là que je me suis rendu compte de l’importance de cette victoire. Pour moi, Liège est une course particulière et une situation particulière. La première fois, en 1998, chez Asics, j’étais au service de Michele. Nous sommes partis d’Italie avec la conviction et la volonté de gagner à Liège, même si Michele l’avait déjà remportée l’année précédente. Pour moi, c’était un premier Liège incroyable. J’avais regardé le parcours et il y avait cette atmosphère particulière, quand, le vendredi, on va reconnaître les bosses, notamment la Redoute, déjà envahie par les mobilhomes. Après le succès de Michele, on a repris l’avion pour Florence, tous ensemble, c’était vraiment un sentiment spécial. Mais j’ai surtout dit à Michele que je voulais aussi gagner un jour la Doyenne. C’est un objectif qui a mûri dans ma tête, avec plein d’images et de repères.»

«Au début de ma carrière, souligne Paolo, je raisonnais comme mes compatriotes, en ne pensant qu’au Giro. C’est Michele qui m’a fait découvrir qu’il y avait autre chose, les classiques. Et surtout Liège et comment préparer cette épreuve. Là, c’est un état d’esprit qui est fondamental. Ce n’est pas comme Tirreno ou les autres courses. Pour nous, tout ce qu’on faisait avant, c’était en vue de finaliser à Liège.»

«La première fois que je gagne la Doyenne, en 2000, j’étais vraiment fort, très fort», lance Paolo, qui s’était défait de Etxeberria au sprint.

Avec le recul, Bettini nous dit son sentiment: «Quand j’ai gagné mon premier Liegi, il s’est fait comme un déclic, avec cette profonde conviction que si je m’étais imposé sur la Doyenne, alors, je pouvais gagner tout! C’est la réflexion que je me suis faite le lundi matin. Parce que la Doyenne, c’est la course la plus dure et la plus difficile. Et cela a changé complètement la façon de gérer mes courses. Auparavant, j’attaquais n’importe où et n’importe comment. Après Liège, j’ai compris tous les enjeux d’une classique, je suis devenu, comment dire, responsable»

La deuxième, c’était donc en 2002 pour Bettini. «Parce que j’avais une grande équipe avec moi, se souvient-il. Quand j’attaque mon équipier Garzelli, je pense que c’est lui le plus fort à ce moment-là. Et quand Ivan Basso nous accompagne, là, c’était dans la tête. J’avais vu que Ivan était cuit. Je fais alors 50 mètres à bloc, je vais dans la roue de Garzelli, lui, il me regarde en tant que co-équipier l’air de me dire; c’est moi qui vais gagner Liège. Et donc je pense que je n’étais pas le plus fort dans les jambes, mais bien dans la tête. Et je pense que c’est une particularité de toute ma carrière…»