CULTURE ET POLITIQUE

Réforme du statut des artistes - « Sans artistes, c’est la dictature »

Réforme du statut des artistes - « Sans artistes, c’est la dictature »

Le guitariste Quentin Dujardin ne voulait pas parler que de lui, mais « cristalliser un état d’esprit général ». heymans

Le guitariste Quentin Dujardin a fait les comptes: avec la réforme du statut d’artiste, il vit sous le seuil de pauvreté.

Quentin Dujardin est guitariste et compositeur. Comme les autres artistes belges, il a pris connaissance au début avril du nouveau calcul de l’Onem concernant le statut artistique (lire ici). Et il a fait ses comptes: avec la nouvelle législation, ses revenus ont été rabotés et il vit désormais sous le seuil de pauvreté. Il l’a exposé dans une lettre ouverte à l’administrateur de l’Onem.

Mettre le débat sur la table

La réponse de l’Onem, froide et lacunaire, disait en substance que «les artistes sont des privilégiés depuis de nombreuses années et qu’il était temps de supprimer ces privilèges », résume Quentin Dujardin. «Mais notre réalité n’est pas celle que l’Onem veut montrer au public ».

Loin de pleurnicher sur son sort, l’artiste voulait «mettre le débat sur la table ». «Mais on n’a eu qu’une réponse toute faite qui nous stigmatise. Il n’y a aucun débat, ni à l’Onem, ni dans le monde politique, ni dans les médias. »

Or, la situation est grave, dit-il. «C’est toute la structure de création qui est sur la sellette. La vraie question, c’est: veut-on encore des créateurs? »

Tout ça pourrait paraître anecdotique. Mais c’est bien plus fondamental que ça. «Je ne veux pas prêcher pour ma chapelle. Mais nous avons tous besoin d’exprimer une culture. Et ça passe notamment par la création et les moyens d’expression grâce à l’État. Si un État refuse de subventionner ses artistes, vous allez créer une dictature. »

Au-delà du débat idéologique, il y a le côté très terre à terre: la culture, la création, ce sont des milliers d’emplois. Un secteur qui représente 3,6% du PIB. «Imaginez un artiste qui refuse de monter sur scène ou un acteur qui refuse de tourner sur le plateau… c’est toute une économie qui tombe: l’exploitant de la salle, les autres musiciens, les spectateurs qui vont vouloir se faire rembourser leur ticket…  Les artistes ont une vraie force de frappe ! »

Liège pourrait se relever comme Bilbao

Il cite un exemple éclairant et positif, celui de Bilbao, en pays basque espagnol où l’ouverture du musée Guggenheim a redynamisé toute la région. «La ville a un peu le même profil économique que le bassin liégeois avec des industries en déclin. Il y a eu une vraie volonté, par l’art, par la création, de relever l’économie locale. On a réaménagé les artères autour du musée… Et aujourd’hui c’est une des villes les plus visitées d’Espagne. »

Dans sa lettre ouverte, il parle des artistes, parce que c’est «ce qu’il connaît mieux », mais il a n’y a pas qu’eux. «Les artistes professionnels ne sont pas si nombreux en Fédération Wallonie Bruxelles. Mais c’est bien plus large que ça. Des tas de gens sont relégués dans la précarité avec la dégressivité des allocations de chômage. Je voulais cristalliser un état d’esprit général… »

 

Des conditions d’accès durcies

« Ce sont surtout les concerts qui ramènent de l’argent», explique Michael Larivière, le chanteur du groupe liégeois My Little Cheap Dictaphone. «Mais avant de partir sur la route, il y a six mois de composition et d’enregistrement ». C’est la réalité du travail intermittent des artistes. Et leurs conditions de travail ne sont pas simples en FWB, assure Maxime Dechesne, le porte-parole de SMart, l’association professionnelle des métiers de la création. «L’aspect intermittent de leur travail les pousse à chercher en permanence de nouveaux employeurs . C’est compliqué et insécurisant pour des gens qui ne demandent qu’à travailler. »
Les artistes sont rattachés à la Sécurité sociale des salariés, même s’ils fonctionnent comme des indépendants. Ils cotisent donc comme des salariés et bénéficient du chômage les jours où ils ne travaillent pas. Et la protection de l’intermittence les exclut de la dégressivité des allocations. Pour pouvoir bénéficier de ce statut d’artiste, ils doivent être reconnus comme exerçant un métier artistique. Et c’est là que la réforme intervient. Alors qu’avant il fallait coller à une définition (restrictive), c’est depuis le 1er janvier, une commission qui jugera de l’aspect artistique ou non de leurs prestations et leur délivrera un visa d’artiste. Problème: cette commission n’existe pas (encore). «C’est inadmissible, on laisse les gens dans le flou. Le statut d’artiste est caractérisé par une incertitude permanente et on les plonge encore un peu plus dans des conditions instables », insiste Maxime Dechesne. Les conditions d’accès au statut se sont aussi durcies: pour l’obtenir, il faut prouver 156 jours de travail sur une période de 18 mois. Le FACIR, la fédération des auteurs compositeurs et interprètes réunis craint que ça devienne vraiment très difficile pour les jeunes artistes.


Une loi discriminatoire

Le deuxième gros changement concerne le chômage. La fameuse réforme du 1er avril que dénonce Quentin Dujardin. Et c’est là que ça se complique sérieusement. Les artistes perçoivent des cachets qui sont convertis en jours de travail. Par exemple, pour un concert, imaginons qu’il touche 175€. Puisqu’il travaille un jour, l’artiste noircit un jour sur sa carte de chômage. L’ONEM calcule ensuite, en fonction du cachet perçu et du nombre de jours prestés un nombre de jours non-indemnisables (où il ne pourra pas percevoir d’allocations de chômage) au trimestre suivant.

Dans notre exemple, le résultat de ce calcul donne un jour non indemnisable (donc «dû » à l’ONEM) pour le trimestre suivant. C’est ce qu’on appelle le principe de reconversion. Quentin Dujardin a calculé que pour huit jours de travail par mois rémunérés à 250€ brut/jour (qui serait une moyenne exceptionnelle, dit-il), il devra 2 121,75€ à l’ONEM le trimestre suivant. Un montant qui correspond au chômage indûment perçu les jours non indemnisables du trimestre précédent. SMart dénonce: «Donc non seulement, les artistes gagneront moins qu’avant, c’est d’une complexité administrative sans nom, parce que s’ils gagnent un peu mieux un mois, ils vont devoir anticiper la fin du trimestre.

Et puis surtout la règle de la reconversion en jours non indemnisables ne s’applique pas de la même manière aux autres catégories de travailleurs, comme les intérimaires, par exemple. » Une règle discriminatoire selon elle. Elle a d’ailleurs déposé un recours en annulation devant le Conseil d’État. En plus d’être discriminatoire cette nouvelle loi serait bancale juridiquement: termes juridiques peu précis, vocabulaire changeant au fil des paragraphes (on parle tour à tour «d’œuvre de l’esprit », «d’œuvre artistique »…) «Du pain béni pour les avocats », assure Suzanne Capiau, avocate au Barreau de Bruxelles, maître de conférence à l’ULB et spécialiste du droit des artistes.
 

Le débat avec les politiques
À l’approche des élections, SMart veut mettre le débat sur la place publique. L’Association professionnelle des métiers de la création a publié un mémorandum (à télécharger sur www.smartbe.be) dans lequel elle propose 30 mesures concrètes pour, notamment, refinancer la culture, mieux prendre en compte les spécificités des métiers de la création… Et elle organise des rencontres débats avec des candidats aux élections régionales et fédérales à Charleroi le mercredi 30 avril, dès 20h, à L’Eden; à Liège, le lundi 5 mai, dès 20 h, à La Cité Miroir; à Namur, le mercredi 7 mai, dès 20 h, au Bateau Quintus; et à Tournai; le mardi 13 mai, dès 20 h, à la Maison de la culture.