Il est minuit, Paris s’éveille

Parmi les nombreux témoins rencontrés, Jean Rochefort livre ses souvenirs de cette époque d’après-guerre. © Zadig Productions

Entre 1946 et 1968, environ 200 cabarets ouvriront leurs portes rive gauche à Paris. Plongée dans l’époque.

Ils s’appelaient Le Cheval d’or, Le Bateau ivre, Patachou, Millord l’Arsouille… À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, plus de 200 cabarets – aux noms parfois improbables – naîtront sur la rive gauche de Paris, dans le quartier Latin ou à Saint-Germain. C’est la que la jeunesse viendra se distraire après avoir vécu quatre années d’horreur, sous le diktat allemand. Comme le dit Jean Rochefort au tout début du documentaire, la jeunesse de l’époque voulait que le monde change: «On avait envie de nouvelles choses. » Et ces nouvelles choses, c’est à Paris qu’elles vont se trouver, et pas en province. «Nantes en 1947, la moindre des choses était de se suicider! », rigole Rochefort.

C’est donc dans ces lieux originaux – d’abord essentiellement des caves – que de nombreux artistes vont faire leurs débuts: les Frères Jacques, Charles Aznavour, Juliette Gréco… Si les premiers sont des fantaisistes, qui amusent l’audience, les deux autres chantent plutôt des textes poétiques ou libertaires. Mais beaucoup d’entre eux iront aussi cachetonner de l’autre côté de la Seine, où se trouvent des music-halls comme l’Olympia ou l’Alhambra qui en font rêver plus d’un. «Je ne pensais qu’à ça », confie Serge Lama, qui a fait ses débuts sur la scène lilliputienne de L’Écluse. Son nom s’ajoute à la longue liste de ceux qui débuteront dans ces cabarets: Barbara, Brel, Ferré, Mouloudji, Gainsbourg, Ferrat, Bobby Lapointe… Et Brassens? Et bien, non, l’auteur du Gorille n’y a jamais chanté! Mais il en a été l’un des inspirateurs.

«Je fais juste des p’tits zinzins»

Orchestrant des archives foisonnantes (chansons, reportages, entretiens), ce documentaire fait revivre cette période effervescente. Tout en se dandinant d’un pied sur l’autre, un Gainsbourg intimidé explique qu’il est «plus facile d’attaquer que d’encaisser ». Barbara se défend d’être un auteur-compositeur ou un poète: «Je fais juste des p’tits zinzins qui me vont.» Une Anne Sylvestre aux yeux de biche s’agace d’une carrière qui met du temps à démarrer.

Le film comporte aussi de nombreuses interviews d’artistes comme Juliette Gréco, Jean Rochefort, particulièrement en verve, Charles Aznavour, Pierre Perret, Serge Lama, Anne Sylvestre, Paul Tourenne des Frères Jacques ou le parolier Henri Gougaud, conseiller sur ce film. Ils témoignent avec chaleur et humour de l’ambiance rive gauche, de la course d’un estaminet à l’autre, des succès des uns, des déboires des autres, de leur béguin ou de leur admiration pour tel artiste. Balayée par la vague yé-yé, la chanson de cette époque entrera en disgrâce dans les années 1960, avant de renaître trente ans plus tard, élevée au rang de mythe par une nouvelle génération nostalgique.

Arte, 22.20