COUPE DU MONDE

Coupe du monde : le Brésil ne dansera pas que la samba

Durant cinq mois, deux jeunes journalistes bruxelloises sont parties au Brésil. L’occasion de se rendre compte que le Mondial ne profitera pas à tous.

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Dans quelques mois, le Brésil accueillera le Mondial de football. Environ trois millions de touristes assisteront à cet événement. Des fans du monde entier qui s’attendent à vivre la plus grandiose des Coupe du monde, au pays du carnaval, de la samba, mais surtout du ballon rond.

Dans cet état paradoxal, à la fois émergent, en pleine croissance économique, mais qui connaît également de grandes inégalités sociales et une pauvreté extrême, si la grande fête se prépare, la colère gronde.

En juin dernier, des millions de Brésiliens hurlaient leur mécontentement dans les rues du pays entier. Leur slogan: « Copa para quem? , Pour qui est cette Coupe du monde? »

Pendant près de cinq mois, Maryse Williquet et Clémentine Delisse, deux journalistes fraîchement diplômées de l’IHECS à Bruxelles, sont parties à la rencontre du peuple brésilien, celui à qui la Coupe du monde ne profitera pas.

Les deux journalistes ont centré leur travail sur Fortaleza, une des douze villes hôtes, «Elle fait partie de l’état le plus pauvre du Brésil», détaille Maryse Williquet. C’est une ville avec d’énormes contrastes sociaux, entre la côte très touristique et luxueuse et l’intérieur beaucoup plus pauvre. Fortaleza se caractérise surtout par son tourisme sexuel, ses milliers d’enfants des rues et ses favelas. Une réalité bien plus noire, qui ne correspond pas à l’image que le Brésil veut vendre aux médias internationaux. »

Nettoyer sans rien changer

Ce sont les mouvements contestataires de l’an dernier, au mois de juin, qui les ont décidées à partir. «Quand j’ai vu ça, je me suis dit qu’il fallait travailler là-dessus, reprend la journaliste. La société civile était occupée à se réveiller. Il y avait des millions de Brésiliens dans les rues. D’emblée, nous avons opté pour un angle plus social, un côté humain. L’objectif n’était pas de dire que la Coupe du monde c’est quelque chose de mal, mais de se poser les bonnes questions. Il s’agit d’un événement immense, derrière lequel il y a d’énormes enjeux financiers, mais surtout des conséquences sociales que personne ou presque n’aborde. Les problèmes de prostitution, les enfants des rues, etc. étaient déjà présents avant l’organisation, mais on se rend compte que cela ne fait que les aggraver encore plus. Le Brésil profite du Mondial pour nettoyer ses villes, mais sans rien solutionner du tout. Il repousse simplement la misère.»

«Une claque dans la figure»

Sur place, les deux jeunes femmes n’ont pas tardé à se faire une idée du problème. «Nous savions que la situation ne serait pas rose, glisse Clémentine Delisse, mais c’était finalement encore pire que prévu. Nous avons pris une grosse claque en pleine figure. Nous avons vu des choses que l’on ne peut imaginer ici en Europe. L’une des pires images qu’il me reste est une gamine de dix ans toute maigre, complètement droguée et qui faisait le trottoir. Cela n’a pas toujours été évident d’aller jusqu’au bout du tournage, mais au final, on est contentes d’y être arrivées. Nous allons pouvoir vraiment montrer ce qui l’est difficilement. Beaucoup croient que la Coupe du monde est positive, que cela met le pays en lumière, attire des touristes, mais cet argent ne va que dans certaines poches. Les plus pauvres n’en verront jamais un seul centime. Le football est à la base un sport populaire, joué par tous, même les enfants des favelas, et c’est comme si on le leur prenait. Ils ne verront de toute façon rien de «leur» Coupe du monde

Si les deux journalistes sont conscientes que leur travail aura une durée de vie éphémère, comme le Mondial, elles veulent mettre en lumière une problématique qui se répète. «C’était déjà le cas en Afrique du Sud en 2010, terminent-elles. Ce sera la même chose au Qatar ou en Russie. Il y a trop d’aberrations. C’est bien de marteler les gens, pour leur montrer que ce n’est pas ces événements qui vont enlever la misère dans ces pays. »

VOUS VOULEZ LES AIDER ?

Le projet est divisé en deux parties. Outre les capsules de huit minutes sur les quatre thématiques ci-contre financées par le fonds pour le journalisme (AJP), et diffusées à partir du 12 mai sur internet, les deux journalistes veulent réaliser une plus longue vidéo, de 26 minutes, version linéaire de leur parcours. « L’objectif est que celle-ci soit diffusée en télévision, ajoutent-elles, notamment dans les télévisions locales là-bas, mais pour la financer, nous avons besoin d’aide. Nous avons lancé une opération de crowfunding pour récolter 5 000 €. Nous venons d’atteindre la barre des 40 %. » Ils sont désormais sept à porter le projet.
Pour les aider : www.kisskissbankbank.com/copa-para-quem

 

QUATRE THEMATIQUES

Déplacements de populations

Depuis plusieurs mois, la ville de Fortaleza est en chantier. Ces travaux visant officiellement à améliorer les infrastructures de la ville ont déjà entraîné l’expulsion de 2 145 familles et pourraient à terme déplacer près de 12 000 personnes. Pour chaque thématique, Maryse et Clémentine ont rencontré un témoin clé. « Pour celle-ci, nous avons suivi Allison, raconte la première. Celui-ci est un étudiant en cinéma. À 23 ans, il fait partie d’une communauté menacée de destruction. Sa maison et celle de sa famille n’existent plus pour le gouvernement.Dans certains cas, il a fallu détruire les terrains de foot de gamins pour ériger les nouveaux stades. La Coupe du monde leur vole en quelque sorte leur sport." 

Le tourisme sexuel

Fortaleza est connue pour son tourisme sexuel et sa prostitution infantile. La Coupe du monde entraînera avec elle de nombreux touristes étrangers. Les prostituées de Fortaleza le savent et s’attendent à voir un boom de leur clientèle durant la Coupe du monde. Voient-elles pour autant la Coupe du monde de manière positive ? « Mariana et Giovana sont encore jeunes, mais toutes les deux elles ont déjà travaillé comme prostitués pendant plusieurs années, explique Clémentine. Elles vivent à Servi Luis, l’une des plus dangereuses favelas de la ville. Toutes les deux sont convaincues que cette Coupe du monde n’apportera rien de bon."

Les enfants des rues

On dénombre plus de 8 000 enfants en situation de rue à Fortaleza. Indésirables parmi les indésirables, ils sont les premières victimes du nettoyage social de la ville. Pour les éloigner du centre-ville, les violences policières se multiplient, dans la plus totale indifférence. «Désormais âgé de 16 ans, Dario a vécu dans la rue par intermittence de ses 5 à 14 ans, précise Maryse. Dans cette capsule, il nous fait part de ses inquiétudes car après avoir été confronté à la rue, il sait que ce type d’événement expose les enfants, déjà fragiles, à de nouvelles violences."

Les mouvements sociaux

Le 19 juin dernier, lors de la tenue du match Brésil – Mexique, une manifestation a rassemblé quelque 30 000 opposants dans les rues de Fortaleza. Leurs revendications sont multiples mais la remise en question des budgets publics dédiés à la Coupe du monde les rassemble. « Macarao était notre témoin, se souvient Clémentine. Il est étudiant et travailleur précaire. Il est activiste de la tendance Black Block et leader d’un collectif contestataire. Pour lui, l’action violente directe est nécessaire. Jusqu’au mois de juin, d’autres actions sont encore prévues, mais personne ne peut prévoir si les mouvements seront encore autant suivis, surtout que le gouvernement muscle la répression pour faire peur aux manifestants.