Gaëtan Vigneron commente les grands prix de F1 depuis vingt ans. Et pas en touriste, dit-il. Le journaliste de la RTBF n’a pas vocation d’être un simple «cabinier». Mais de faire vivre une saison qui s’annonce indécise.

Gaëtan, il y a vingt ans, tu devenais commentateur officiel de la F1 pour la RTBF. Un sacré bail !

Le premier grand prix que j’ai couvert, c’était en 1991 en Espagne. Au début, je faisais des reportages, du magazine. Je collaborais avec Richard Debeir, mon prédécesseur à l’antenne. Comme j’aimais bien la F1, je discutais souvent avec lui et il a trouvé bien que je prenne le relais. Cela s’est fait naturellement. Et oui, en 1994, je suis devenu le commentateur officiel de la RTBF.

En vingt ans, le métier mais aussi la F1 ont beaucoup changé.

C’est de plus en plus compliqué de travailler, mais c’est une constante dans tous les sports. En foot, à l’époque, on allait dans les douches pour demander aux joueurs de se rhabiller pour une interview. Tout a évolué. Sur les grands prix, il y a plus de chaînes de télé qu’avant. C’est devenu de plus en plus indispensable d’être présent sur place. Surtout pour une petite TV belge.

Tu es à l’autre bout du monde, en Australie. Tous les grands prix sont commentés sur place ?

Oui, c’était un des principes de départ. Si certains y voient du tourisme, je les invite à venir avec moi. Ils comprendront vite. On sacrifie aussi sa vie de famille. Mais c’est essentiel d’être sur place, de rencontrer les pilotes, de parler avec les gens. Sinon, tu ne fais pas le boulot correctement. À la base, moi, je suis juriste. J’ai fait des études de droit mais j’avais une passion pour le journalisme avec un « grand J » : décrire un événement qu’on vit, faire des rencontres. Pas être un cabinier. Ou alors je préférerais être avocat. Le métier, je ne le conçois pas autrement. Mais je suis bien conscient que ça coûte de l’argent.

La RTBF finance tout ?

De temps en temps, on reçoit une invitation d’un team mais ce n’est pas du tout la règle. C’est la RTBF qui assume le contrat qu’elle a signé. Mais on est très rigoureux avec les budgets. On se dépense sans compter, on ne compte pas ses heures. Résultat, on fait de bonnes audiences et on est reconnus dans le paddock.

Les audiences restent bonnes pour la F1 ?

L’an passé, on a même un peu augmenté sur la RTBF, alors que l’audience globale de la F1 a diminué. En Belgique, il y a une tradition de regarder les grands prix, le dimanche. C’est une discipline que les gens suivent.

La saison passée n’a pourtant pas été des plus passionnantes, avec une domination écrasante de Vettel.

C’est d’autant plus curieux de voir nos audiences augmenter. On a eu des courses moins intéressantes, c’est vrai, mais d’autres ont été pas mal. Je dis souvent que les gens ont la mémoire courte : par deux fois, sur les quatre dernières saisons où Vettel s’est imposé, le titre s’est joué dans le dernier tour du dernier Grand Prix. Cela relativise fort sa domination.

Cette saison 2014 s’annonce plus ouverte

Oui. Cette saison va être très particulière parce qu’ on vit la plus grosse révolution technique depuis des années. On ne repart pas d’une feuille blanche mais on a redistribué les cartes. La fiabilité n’est plus la même avec les moteurs 1600. À moyen terme, les gros teams, qui ont davantage de moyens, vont revenir devant mais le début de la saison va révéler des surprises. Au vu des essais, Mercedes est le grand favori et pas Red Bull.

Il y a 20 ans, en 1994, c’était aussi la mort de Senna. Marquant pour tes débuts de commentateur.

Oui. C’est un horrible souvenir. Avant de la connaître, il me faisait rêver. Et j’avais eu la chance d’être invité par l’écurie Williams avec lui dans un stage d’avant-saison. Quand tu passes quatre jours avec un gars comme cela, aussi fascinant, ça laisse des traces. Et puis, quelques mois plus tard, il se tue.

Il ne fut pas le seul ce week-end-là...

Aux essais, il y a aussi eu l’accident de Barrichello et la mort de Roland Ratzenberger, le samedi. Je commentais avec Éric Bachelart et il avait vécu au Japon avec Ratzenberger. Il me l’a présenté. Le jeudi et le vendredi, on a été boire des verres ensemble. Ce fut vraiment un week-end de cauchemar. Depuis, touchons du bois, il n’y a plus eu de décès en F1. Mais cela reste un sport dangereux. Statistiquement, un jour, il y aura encore une grosse merde. Le plus tard possible, j’espère.

L’ombre de Michael Schumacher doit aussi planer sur les paddocks en Australie.

Forcément. Tout le monde en parle mais en même temps, les gens sont un peu mal à l’aise, ils n’ont pas beaucoup d’éléments neufs. Moi, ça me touche énormément parce que j’ai suivi toute la carrière de « Shum », de son premier grand prix en 1991, où il a moulé son baquet, à sa première victoire en 1992 puis son premier titre mondial. Au début, les relations étaient un peu tendues ; ce n’était pas mon pilote préféré. Mais au fil des années, ça s’est amélioré. Et quand il est revenu, on avait presque des liens amicaux. Il m’appelait par mon prénom. Il m’a invité à passer le week-end chez lui, en Suisse. C’est un truc qu’on n’oublie pas. Quand tu te dis que ce gars-là est dans le coma depuis deux mois et demi…¦

Gaëtan Vigneron sera en direct des essais le samedi 15 mars dès 6 h 55 sur La Deux (rediffusion à 13 h 50). Suite le dimanche à 6 h 30 pour Warm Up avant le grand prix en direct à 6 h 55 (rediffusion de Warm Up à 13 h 25, suivi du Grand Prix à 13 h 40).