« Je fais ce métier comme une thérapie »

« Je fais ce métier comme une thérapie »

À 12 ans, Sam Touzani jouait son premier spectacle, à l’école, et «j’ai voulu faire ça toute ma vie ». EdA - Jacques Duchateau

«Je suis un privilégié, reconnaît Sam Touzani. Je fais partie de ces 3% de gens qui vivent de leur passion. C’est un luxe inouï. Bien sûr, il y a des galères, mais je me lève tous les matins avec la banane. »

Pourtant, rien ne le destinait à cette vie-là. «Je suis issu des classes populaires, de l’immigration, mes parents sont analphabètes, je n’avais aucune chance de faire quelque chose d’intéressant dans ma vie. »

«Je suis le résultat d’une éducation donnée par des femmes, j’ai été éduqué par ma mère et ma grande sœur. Du coup, je suis assez féministe, contrairement à beaucoup de jeunes issus de l’immigration. Et chez nous, assez rapidement, la bibliothèque s’est substituée à la télévision. Donc on a pu avoir une conscientisation, raisonner par nous-mêmes, penser par nous-mêmes. On a pu prendre du recul. Prendre du recul, ça passe par l’émancipation, par l’éducation. Je crois en l’éducation. »

Pour lui, il faudrait«multiplier le budget de l’éducation par 10 et celui de la culture par 20 ». Parce que c’est ce qui forme les citoyens. «L’école c’est un vrai ascenseur social. »

Des rencontres

Dès l’âge de 12 ans, il a su que sa vie serait sur scène, grâce à deux de ses profs. Une prof de morale «pour les idées et les combats ». Et une prof de français, qui lui a mis en main un texte qu’il a dû lire devant la classe. «Un mois après, on le jouait en spectacle et j’ai voulu faire ça toute ma vie ». Et après le secondaire, il est entré à l’Insas pour devenir comédien.

Et puis il y a eu d’autres rencontres déterminantes, comme la voisine du dessus, chez qui sa sœur allait faire du baby-sitting, une danseuse étoile de Béjart. «Un jour elle m’a dit: mets-toi là à la barre, fais ça, et ça (il se lève pour faire quelques positions de danse classique). Et tout de suite elle a dit, «C’est bon, ton frère doit faire de la danse ».

La réaction de son père? «Il m’a dit (il se met sur le bord du canapé, prend un air grave) «Pourquoi tu veux devenir homosexuel mon fils? » Alors j’ai expliqué que l’homosexualité c’était pas un métier et que chacun faisait ce qu’il voulait de ses fesses. Ça a été un peu difficile avec papa et aussi avec le grand frère prof de karaté, parce que la danse c’est pour les femmes. Mais ils ont fini par l’accepter. Enfin, ils n’ont pas eu le choix. Moi, je me suis barré assez tôt de la maison, j’avais même pas 19 ans. Je me suis assumé, même si c’était la galère, je vivais dans un centre de réfugiés politiques. J’avais pas un balle, je galérais ».

La danse et le théâtre comme exutoire

Sam Touzani raconte cet épisode dans son premier seul en scène en 2001, One Human Show. Depuis, il en rit. Mais se dévoiler, ça n’a pas été évident. « Il y a de la pudeur, il y a de la souffrance, c’est exposer ce qu’il y a de moins glorieux en vous. J’ai été blessé dans ma chair. J’ai un frère toxico qui a connu 18 ans de came, qui est sidéen. J’ai un frère qui est islamo fasciste qui imposait tout par son diktat. Heureusement que j’avais mes sœurs, la danse et le théâtre pour exorciser. »

«J’ai entamé une analyse – ce qui aide aussi pour écrire – pour mettre les choses à distance. Le théâtre, c’est comme la psychanalyse, ça ne soigne rien, ça ne résout rien, mais ça apprend à vivre avec. Avec vos souffrances, avec vos difficultés, les plus belles choses et les pires. C’est important de prendre l’enfant blessé en vous et vivre avec ça. L’accepter, c’est énorme comme travail. Là je fais le malin comme si j’avais tout réglé. Non, je suis loin d’avoir tout réglé, c’est le travail d’une vie.»

«Les gens pensent qu’on ne fait pas ce métier-là pour faire une thérapie, mais en fait oui. Tous autant que nous sommes. Je crois que c’est un magnifique exutoire. Tout en partageant du rire et des idées avec un public. »