ROMAN

Nina Bouraoui fait le portrait d’un homme transparent

Avec «Standard», l’auteure de «Garçon manqué» quitte l’autofiction pour un vrai roman dont le héros est en décalage par rapport à la vie.

Bruno Kerjen, 35 ans, a fui sa Bretagne natale pour aller travailler à Paris. Employé dans une entreprise de composants électroniques située en bordure du périphérique, il vit ailleurs, à Vitry. Seul. Désespérément seul, avec comme unique horizon son boulot qu’il accomplit proprement, quasi mécaniquement, sans se lier avec personne, sinon avec la seule femme de l’atelier. Est-il heureux? Il ne se pose pas la question. «Je suis heureux d’avoir un boulot, point barre», répond-il à son supérieur surpris de le voir refuser une promotion.

La mort de son père le ramène du côté de Saint-Malo. Il y retrouve Gilou, son copain d’enfance qui, lui, est resté là-bas, travaillant au port, buvant plus que de raison et tenant en piètre estime les Parisiens. Et qui lui annonce le retour de Marlène, la fille de la coiffeuse dont il était amoureux au lycée. Elle revient avec un enfant. Il ne l’a pas oubliée. Et si c’était son tour? Il en rêve, il fantasme. Sans se méfier.

C’est en repensant à ses lectures de jeunesse – Camus, Sartre, Kafka – que Nina Bouraoui a créé cet homme qui a renoncé à tous ses sentiments, à tous ses affects, qui a renoncé même à se bâtir un vrai destin qui, pourtant, va le rattraper. «À la base, il y a une question existentielle, explique l’auteure. Est-on libre? Peut-on contrôler son destin? Et j’avais aussi envie d’écrire sur mon époque.» Et en effet travers la «non-vie» de son héros dont l’indécision, la mollesse désarçonnent ceux qu’il côtoie, et qui finira par se faire broyer, c’est un monde du travail impitoyable pour les moins aguerris qu’elle met en scène.

Bruno n’est pourtant ni un imbécile, ni irréfléchi. C’est bien conscient que c’est à chacun de faire quelque chose de sa vie qu’il a choisi de n’en rien faire, de ne pas vraiment exister. De barrer d’une croix ses rêves d’enfants. Sans jamais remettre ce choix en question jusqu’au retour de Marlène. «Il a renoncé à tout, il n’a plus d’espoir, c’est tout mon contraire, sourit Nina Bouraoui. Peut-on se conforter dans une médiocrité tout en ayant conscience de cette médiocrité? Et, malgré tout, il n’est pas si standard que cela, il est singulier, il éprouve des choses fortes et possède une vie intérieure.»

Avec Standard, quittant Stock où elle ne voulait plus rester après la mort de son animateur, Jean-Marc Roberts, Nina Bouraoui quitte aussi l’autofiction. «J’étais arrivée au bout d’un cycle, de tout ce que j’avais creusé sur mon identité nationale, amoureuse, sexuelle, commente-t-elle. Avec la mort de Jean-Marc, un cycle de ma vie d’auteure s’est achevé.» Si son travail littéraire a changé de focale, son écriture a gardé la même précision, la même rigueur dans la manière de décrire la vie intérieure, les sentiments de ses personnages.

Nina Bouraoui, « Standard », Flammarion, 284 p., 19 €.