« Le plus gros problème,c’est le manque d’immigration »

« Le plus gros problème,c’est le manque d’immigration »

«Nous avons instauré l’épargne-pension individuelle. C’est devenu un succès qu’il faut maintenir. Il faut maintenant s’intéresser à l’assurance groupe pour tous», plaide Mark Eyskens. EdA - Jacques Duchateau

A l’heure où la Suisse envoie promener l’immigration et crée le malaise en Europe, Mark Eyskens ose. Face au vieillissement démographique, il prône l’immigration de masse, mais sélective. Mark Eyskens, 80 ans, aussi flamand que vieille France, est l’un des «grands sages» de notre pays. Il prône des politiques stables et durables. Mais il n’hésite pas à déranger.

Mark Eyskens, comment allons-nous payer les pensions des générations futures ? N’avons-nous pas été imprévoyants ?

Il est vrai que, par rapport à nous, les Pays-Bas ont constitué d’immenses réserves. Elles étaient extrêmement bien gérées jusqu’il y a cinq ans car elles ont souffert énormément de la crise. Donc notre système de financement des pensions n’est finalement pas si mauvais à condition qu’il y ait autant de jeunes actifs que de pensionnés.

Ce ne sera plus le cas.

Non. Pour cette raison, pour payer les pensions avec les cotisations sociales, pour renouveler les générations, il faut qu’il y ait assez d’immigrés qui ont plus de deux enfants. Or, aujourd’hui, les politiques d’immigrations, au niveau européen, sont extrêmement désordonnées. Il faut que les gens comprennent : l’immigration est peut-être un problème mais le manque d’immigration est encore plus un problème. Je le dis souvent à mon ami Herman Van Rompuy (président du Conseil européen), l’Europe devrait mettre en place une immigration sélective comme le font les États-Unis depuis longtemps. Il faudrait faire entrer chaque année 2 millions d’immigrés en Europe pour combler les déficits.

Deux millions d’immigrés par an. C’est énorme.

Quand j’explique ça lors d’une conférence, j’entends toujours un cri d’horreur traverser la salle. Pourtant, regardons les choses en face. Aujourd’hui, un habitant sur cinq en Flandre est immigré. À Bruxelles, ce sont deux habitants sur trois. Et en Wallonie, un habitant sur quatre. Donc notre société est multiculturelle, déjà aujourd’hui. Ce qu’il faut réaliser, c’est passer de la multiculturalité à l’interculturalité. Mais la Belgique est multiculturelle depuis des millénaires. J’espère d’ailleurs que dans le cadre de notre confédéralisme de coopération, pas dans un confédéralisme séparatiste bien sûr, nous puissions promouvoir l’interculturalité entre les Belges. J’ajoute que l’immigration devra aller de pair avec l’émigration. Nos jeunes, brillants diplômés, doivent pouvoir partir travailler à l’étranger. J’entends bien les parents et grands-parents se récrier en disant qu’ils veulent avoir leurs petits-enfants près d’eux, et non en Californie ou que sais-je. Mais notre monde est devenu un village. Il faut le voir et l’accepter. Et les vieux nationalismes du XIXe et du XXe siècle sont des concepts totalement obsolètes. Comment peut-on encore parler de peuple flamand dans ce contexte ?

Comment, en effet ? C’est à vous de nous l’expliquer.

On évolue vers une loyauté à étages. Il est normal qu’on aime d’abord sa famille, sa commune, sa région, son pays et l’Europe qui est aussi notre patrie. Mais ce sont des loyautés déconnectées des conceptions d’ethnies et de races. Les États-Unis ont réussi leur multiculturalité. Plusieurs nationalités s’y côtoient et ils se sentent tous parfaitement américains. Nous ne ferons pas le melting-pot américain en Europe mais un saladier bien mélangé, avec plusieurs couches, et beaucoup de mayonnaise.

Mais donc pour vous, l’évolution démographique, le vieillissement n’est pas une catastrophe.

C’est un grand succès d’abord. La médecine a fait des progrès extraordinaires. Le propos du docteur Alexandre m’interpelle beaucoup à ce titre. Doubler notre espérance de vie, on dirait de la science-fiction. Et pourtant, l’émergence d’une transhumanité fait du chemin (voir cadrée ci-contre).

Vous pensez qu’il faut mener des politiques natalistes ? Les allocations familiales sont régionalisées. La Flandre pourrait le faire.

Je n’y crois pas. Les allocations familiales sont très importantes. Éduquer un enfant coûte cher. Mais ce n’est pas un peu d’argent en plus qui va convaincre. Le meilleur contraceptif, c’est la prospérité. Quand on gagne bien sa vie, on préfère aller aux sports d’hiver ou au Club Med plutôt que de faire un troisième ou un quatrième enfant.

Les politiques n’ont-ils pas manqué de vision jusqu’ici pour prévenir les conséquences du vieillissement ?

On est en retard par rapport aux pays scandinaves. On y paie beaucoup d’impôts mais avec une grande liberté économique et d’entreprendre. Mais, en Belgique, on ne doit pas trop se plaindre. J’espère que le prochain gouvernement prendra le taureau par les cornes et non pas la vache par le pis (rires). Il faut des réformes et maintenir le cap pendant 20 ans. Donc, il faut une stabilité suffisante du pays. Il faut faire un « pacte des vieux jours » comme on a fait le « pacte scolaire ». Un pacte qui lierait tous les partis responsables. Donc pas de chambardement à chaque élection, certainement pas sur le plan institutionnel, si on veut faire face aux enjeux démographiques.

Qu’ont fait les générations politiques précédentes par rapport au vieillissement ?

Nous avons, par exemple, instauré au-delà de la pension légale, l’épargne-pension individuelle. C’est devenu un succès qu’il faut maintenir et poursuivre. Il faut maintenant s’intéresser à l’assurance-groupe dont certains travailleurs bénéficient mais qui reste très discriminatoire. Comment démocratiser l’assurance-groupe ? Ce n’est pas simple. Si la croissance est de 5,6 % par an comme dans les Golden sixties, on pourrait. Mais on est loin de ça.

Alors ?

L’idée est que tout le monde travaille au moins 45 ans. Si certains veulent arrêter avant, il faut des sanctions financières au niveau de la pension légale. Ceci étant, il faut tenir compte du fait que le travail est dur, fatiguant, répétitif pour beaucoup. Il y a beaucoup de burn-out. Donc il faut aussi réformer la manière dont on travaille. Pour les plus âgés, il faut leur permettre de travailler autrement. On évolue vers le bureau à domicile. Cela humanise le travail, le rend moins lourd.¦