Déshumanisation, rentabilité, facilité : les nouvelles menaces

Déshumanisation, rentabilité, facilité : les nouvelles menaces

Caroline Guffens et Valentine Charlot ont été indignées par la réalité dans certaines maisons de repos. EdA - Jacques Duchateau

Sous la douceur du propos, il y a une colère sourde. C’est l’indignation qui a conduit deux jeunes femmes à créer l’ASBL «Le Bien Vieillir», à Namur. Indignation de voir à quel point les personnes âgées n’ont pas la place qu’elles méritent. Et surtout que la prise en charge plutôt que l’accompagnement finit par flirter avec la maltraitance.

Valentine Charlot et Caroline Guffens, votre regard sur la façon dont les personnes âgées sont traitées vous indigne à ce point ?

Oui, clairement. Notre combat ne vise pas les maltraitances évidentes. Elles existent mais nous luttons avant tout contre celles qui ont fini par devenir plus insidieuses et surtout banalisées.

Quel est le fil rouge de votre démarche ?

D’abord, il faut en finir avec la question de l’âge et parler de personnes et de leurs besoins. Il faut aussi accepter qu’il y a des vieillesses et non un modèle qui s’impose à tous.

Concrètement ?

Cela commence par combattre des clichés solidement ancrés. Comme considérer qu’il est normal de servir de la nourriture en bouillie à des personnes de 85 ans. Ce que nous observons, c’est un déni de l’autonomie de la personne. Cette idée qu’à partir d’un certain âge, une personne n’est plus capable de savoir ce qui est bon pour elle, nous ne sommes pas d’accord.

Vous visez plus particulièrement l’environnement des maisons de repos ?

Oui et non. Nous y avons travaillé et nous avons vu. C’est ce qui nous a décidées à proposer des formations pour les professionnels. Mais ils ne sont pas les seuls à devoir changer de regard : l’entourage familial a un rôle à jouer. Il ne faut ni idéaliser le domicile ni diaboliser les maisons de repos.

Ce regard est-il mal intentionné ?

Non. Tout part de bons sentiments. C’est d’ailleurs pour cette raison que le changement est difficile. On entend parfois des professionnels dire : « Je traite cette personne comme si elle était ma mère ». Le biais, c’est que cette phrase traduit une projection de ses propres valeurs : on agit pour le bien de l’autre mais sans lui donner la capacité de donner son avis.

Comment se traduit l’âgisme que vous dénoncez ?

Cet âgisme induit d’abord l’idée qu’il n’y a qu’une bonne façon de vieillir. Il y a comme une forme d’injonction : quand on a 65 ans, on voyage, on est inscrit à un club de sports, on a des amis. À défaut de cela, deviendrait-on un « mauvais vieux » ? Un raté ? Quelle existence et quelle considération la société nous octroie-t-elle encore ?

N’est-ce pas un peu caricatural ?

Pas du tout. La vision de la personne âgée qui retombe en enfance est prégnante. Bavoirs, langes, bouillie, incapacité à discerner les dangers et sécurité. À Pâques, on met des poussins dans de très nombreuses maisons de repos. Pas sûr que ce soit le choix des résidents.

Vous parliez de maltraitance insidieuse…

Il faut d’abord être d’accord sur un principe : le fait d’être âgé ne vous retire en soi aucun droit et les besoins dépassent le fait d’être logé ou nourri. Il y a d’autres besoins : le contact, la reconnaissance. Ces besoins, pourtant fondamentaux, sont rarement rencontrés dans beaucoup d’institutions.

Pourtant, les maisons de repos se sont modernisées, non ?

On peut parler d’une certaine professionnalisation. Mais pourquoi les construire dans des endroits isolés plutôt qu’au cœur des villes et des villages ? Pourquoi ressemblent-elles si souvent à des hôpitaux avec des chambres en enfilade dans des longs couloirs ? Dernièrement, on a pu voir dans une nouvelle construction où, dans toutes les chambres, les télés étaient fixées en hauteur : on partait du principe que les personnes devaient être couchées pour la regarder. On n’est finalement pas loin d’un retour aux hospices. Mais dans une version un peu plus moderne.

Avez-vous le sentiment qu’il existe néanmoins des structures idéales ?

Idéales, certainement pas. Mais nous rencontrons de plus en plus des endroits où on réfléchit davantage. Des lieux où la personne revient plus au centre des préoccupations. Ce sont des maisons où le collectif n’écrase pas l’individu. Mais souvent cette réflexion est liée à la personnalité de la direction.

Le personnel ne peut-il pas également apporter des changements ?

Nous sentons une grande résignation chez les professionnels. Certains ont des idées puis se découragent. Ils ont le sentiment de ramer à contre-courant. Et puis, une maison de repos, c’est une organisation qui doit être rentable. L’équilibre financier réclame une gestion rationnelle.

Prendre quelques minutes pour parler avec un résident qui a le cafard, c’est transgresser le principe d’une toilette minutée.

L’équilibre entre rentabilité et humanité est sans doute difficile à trouver…

Plus la personne est dépendante et plus le financement public est élevé. C’est un cercle vicieux car il inhibe les efforts que l’on peut faire pour éviter qu’une personne devienne dépendante.

Un exemple pour illustrer ?

Il y a un tas. On dit à la personne : « Vous avez besoin de kiné » puis on la met sur une chaise roulante pour se rendre au cabinet : ça prendra trop de temps si on l’accompagne alors qu’elle sait encore marcher mais lentement.

C’est un peu une révolution, ce que vous voulez ?

Non, nous ne croyons pas à une révolution mais plutôt à des évolutions. On ne changera pas le monde en un instant. Nous ne sommes d’ailleurs pas très optimistes car nous percevons comme un recul. Par contre, l’augmentation du nombre de personnes âgées est une opportunité pour concentrer davantage de réflexions et d’actions pour leur rendre une vraie place.

Cela peut paraître théorique…

Non. Prenez le cas de la maladie d’Alzheimer. Elle véhicule un tas de stéréotypes. On peut très bien vivre avec cette maladie pendant des années. Mais les gens l’associent à de la démence dans son sens commun : folie, perte de raison, comportements indignes, violence. Même les malades eux-mêmes ont cette impression. Nous avons des patients qui nous disent : « À votre avis, quand est-ce que je vais devenir agressif ? » C’est une erreur terrible de vouloir tout raccrocher à la maladie. Elle devient alors un prisme qui peut se résumer à cela : « Si elle est triste, c’est parce qu’elle est malade. Si elle crie, c’est sa maladie. » Alors que l’explication peut franchement se trouver ailleurs. ¦