Société

Bien vieillir: de l’incitation à la tyrannie

Bien vieillir: de l’incitation à la tyrannie

Les magazines «pour seniors » contribuent à installer ce climat où «bien vieillir», donc sembler jeune, est une injonction. hannamonika - Fotolia

Le culte de la jeunesse frappe particulièrement les plus âgés. Pour le meilleur d’une vie plus active et pour le pire d’une tyrannie culpabilisante.

Le bon vieux est celui qui a l’air jeune. C’est devenu notre leitmotiv inconscient. Toutes les enquêtes le démontrent. Une enquête menée dernièrement par Énéo auprès des moins de 50 ans à propos de la perception des aînés rejoint à ce titre la nôtre (pages 2-3). La vieillesse est notre ennemie. Prenons-nous en main, quitte à nous forcer, pour repousser les limites et rester jeune à tout prix: voilà ce que nous serine la société.

« À partir de 30 ans, vieillir n’est plus une bonne chose. Et on aime donc s’imaginer plus jeune que son âge réel. Dans notre enquête, les plus de 30 ans se donnaient 4,7 ans en moyenne en moins que leur âge réel. Ce n’est pas mal en soi. Mais c’est révélateur d’une forme d’âgisme très présente dans notre société», pose Jean-Baptiste Dayez, chargé d’études chez Énéo, mouvement social des aînés.

L’âgisme est une forme de «racisme» à l’égard des plus âgés. «On privilégie le jeunisme partout, particulièrement concernant l’apparence, et ce n’est pas prêt de s’arrêter. Dans notre enquête, les mots que les gens associent spontanément, et le plus souvent, aux personnes âgées concernent des caractéristiques physiques négatives comme les rides, la laideur…»

Les aînés sont clivés entre deux images antagonistes: les seniors presque plus jeunes que des jeunes, d’un côté, et les âgés fragiles, maltraités, manipulés, misérabilistes de l’autre. Cette catégorie est régulièrement véhiculée à travers les faits divers qui fleurissent nos journaux. «Ce sont deux stéréotypes opposés. Soit on s’extasie des records et des performances des seniors. Soit on s’apitoie sur leur déclin.»

Les magazines «pour seniors » contribuent aussi à installer un certain climat. En couverture, des cinquantenaires rayonnantes, des super grands-mères séductrices, donnent le ton. Dans les pubs mettant en scène des seniors, toujours plus nombreuses, ces derniers sont des gagnants, ultra-dynamiques. «Et pour l’avoir vérifié, les seniors aiment bien qu’on les montre comme ça. Ils se sentent valorisés. Le revers est que cela crée un standard, une norme très élevée pour l’ensemble des personnes âgées», indique l’expert d’Énéo.

Jean-Baptiste Dayez met en garde. Si inviter les seniors à rester actifs et en bonne santé est positif, il faut veiller à ce que cela ne tourne pas à la tyrannie. Tous les aînés ne sont pas égaux devant les effets de l’âge. «Le risque, c’est que certains réussissent à bien vieillir, alors que d’autres échouent. Le vieillissement réussi est malheureusement très élitiste », argue l’expert, mettant en avant la vieillesse forcément contrastée d’un ouvrier et d’un intellectuel.

Et le discours qui domine actuellement culpabilise ceux qui ne parviennent pas à correspondre à cette image de super-senior. Et puis, ces seniors super-sportifs peuvent un jour être rattrapés par l’âge et perdre leurs forces. C’est alors un choc psychologique pour eux. «L’injonction à “bien vieillir”, dans la mesure où elle s’apparente souvent à une injonction à “vieillir jeune”, s’avère tellement paradoxale qu’elle devient finalement une interdiction de vieillir… Et les choses peuvent devenir de plus en plus pernicieuses.»

En réalité, les aînés forment un groupe de personnes très hétérogène. Il s’agit d’une tranche d’âge très longue dans laquelle on met tant les plus de 60 ans que les plus de 80 ans, indifféremment. «L’énorme erreur est de mettre tout le monde dans le même sac et de ne pas permettre à chacun d’avoir son propre parcours de vieillesse, loin des stéréotypes», conclut Jean-Baptiste Dayez. ¦