Thaïlande -

Les manifestants perturbent les élections dans une Thaïlande en crise

Les manifestants dans la rue depuis trois mois en Thaïlande ont empêché dimanche dans des dizaines de circonscriptions la tenue des législatives boycottées par l'opposition, menaçant de plonger un peu plus le pays dans une spirale de paralysie politique et de violence.

La Première ministre Yingluck Shinawatra a été parmi les premières personnes à glisser son bulletin dans l'urne, dans le bureau de vote de son quartier à Bangkok, sous haute surveillance policière.

Refusant de démissionner purement et simplement comme le réclament les manifestants depuis l'automne, la Première ministre avait proposé ces législatives comme une sortie de crise.

Mais les manifestants campent sur leurs positions et ont perturbé l'organisation du scrutin dans 127 des 375 circonscriptions.

"Le jour où nous gagnerons, nous poursuivrons Yingluck devant la justice pour lui demander des compensations pour avoir organisé ces élections folles", a lancé le meneur des manifestants Suthep Thaugsuban devant ses partisans réunis en un grand pique-nique protestataire à Bangkok.

Les bureaux de vote ont fermé comme prévu en milieu d'après-midi, après sept heures de vote, émaillés de protestations d'électeurs découvrant porte close en arrivant à leur bureau de vote.

Rien qu'à Bangkok, près de 500 des quelque 6.600 bureaux de vote n'ont en effet pas pu ouvrir en raison du blocus des manifestants ou de l'absence de personnel électoral.

"J'ai accompli mon devoir en venant voter (...). Je n'ai pas peur", a expliqué Pui, 43 ans, dans un bureau de vote du centre de Bangkok quasi désert, tout en reconnaissant que ce scrutin était "chaotique".

La veille encore, en plein jour dans la capitale, une bataille de rue entre militants pro et antigouvernementaux a fait plusieurs blessés par balles. Les images de ces tirs nourris, explosions et scènes de panique de passants, risquent d'avoir effrayé de nombreux électeurs.

"Des bulletins de vote et des urnes ont été bloqués" par les manifestants également dans le sud, bastion de l'opposition, a expliqué la commission électorale à l'AFP.

Cette alliance d'ultra-royalistes et d'électeurs lassés de l'emprise du "clan Shinawatra" sur la direction du pays est unie par sa haine de Thaksin Shinawatra. L'ancien Premier ministre a été renversé par un coup d'Etat en 2006, mais continue à gouverner via sa soeur Yingluck selon eux.

"Conseil du peuple" contre élections

Ils réclament le remplacement de son gouvernement par un "conseil du peuple" non élu, repoussant les élections à plus d'un an, et s'opposent à un scrutin qui selon eux ne fera que prolonger l'emprise du parti Puea Thai au pouvoir.

Si Yingluck a plusieurs fois indiqué que les élections étaient pour elle la meilleure sortie de crise, les experts doutent que le scrutin ne change la donne.

La profonde fracture dans la société entre pro et anti Thaksin est déjà à l'origine de plusieurs épisodes de violences politiques depuis 2006, notamment en 2010 lorsque le mouvement des "chemises rouges" pro-Thaksin avait été réprimé par l'armée, faisant plus de 90 morts.

Alors que la crise actuelle a déjà fait au moins dix morts et des centaines de blessés, quelque 130.000 policiers ont été déployés dimanche dans tout le pays pour protéger les bureaux de vote.

Malgré l'état d'urgence en vigueur à Bangkok, les protestataires avaient déjà fortement perturbé le vote par anticipation dimanche dernier.

Quelque 440.000 électeurs, sur 2 millions inscrits, n'avaient pas pu voter et un scrutin de remplacement doit être organisé le 23 février.

Le Puea Thai est néanmoins favori de ces législatives, et d'autant plus que la principale formation d'opposition, le Parti démocrate, boycotte le scrutin.

Mais en raison de la situation politique, la commission électorale a prévenu que seuls des résultats partiels étaient attendus dimanche soir.

De toute façon, le Parlement ne pourra pas se réunir, faute d'un quorum de 95% des 500 députés, conduisant à une paralysie politique, avec un gouvernement expédiant les affaires courantes tandis que l'opposition continue de manifester.

Cette nouvelle crise intervient au moment où nombre de Thaïlandais s'inquiètent de la santé du roi Bhumibol Adulyadej, 86 ans, sur le trône depuis plus de 60 ans.

Parmi les suites évoquées par les analystes faute d'accord politique entre les deux parties, certains pensent à un possible coup d'Etat militaire.

D'autres penchent plutôt pour un "coup d'Etat judiciaire" forçant la Première ministre au départ, une arme déjà utilisée par le passé contre les gouvernements "pro-Shinawatra".