Toxicomanie

Héroïne médicale : vers une base légale ?

Héroïne médicale : vers une base légale ?

La majorité des patients ont consommé leur héroïne médicale par inhalation et non par injection. EPA

Le sénateur bourgmestre PS Willy Demeyer propose de légaliser le traitement par héroïne médicale et les salles de consommation. De la suite dans les idées…

«Le traitement de la dernière chance? Je ne sais pas si ce n’était pas plutôt une première chance… » À 53 ans, Dominique, héroïnomane, était l’un des patients les plus âgés de l’expérience pilote liégeoise Tadam, ou «traitement assisté par diacétylmorphine». Soit l’héroïne médicale…

Une équipe de l’ULg coordonnait et encadrait le projet. Le criminologue André Lemaître et les psychiatres Marc Ansseau et Isabelle Demaret viennent de publier mille pages de rapport. « On nous a demandé de vérifier la faisabilité du traitement. Nous disons : c’est faisable. Notre rôle s’arrête là. On passe le témoin », résument-ils. Pour les acteurs politiques locaux, pour les autorités médicales et judiciaires, la longue phase d’apprentissage se termine. La balle est maintenant dans le camp politique fédéral et régional.

1. Tadam, les pionniers

L’expérience se déroulait à Liège. Les associations de terrain y traçaient déjà des pistes dès 1995, puisant leur inspiration en Suisse. Le programme Tadam a quant à lui formellement commencé en janvier 2011. Il s’est terminé en janvier 2013. Principale conclusion du rapport scientifique de l’ULg: « le traitement par diacétylmorphine est plus efficace que les traitements par méthadone, pour les personnes sévèrement dépendantes de l’héroïne de rue, résistant aux traitements existants» (lire l’encadré ci-contre). Les experts recommandent la prolongation du traitement par diacétylmorphine, en seconde ligne : d’abord un traitement de substitution à la méthadone et puis, en cas d’échec, l’héroïne médicale sous surveillance. Et la durée du traitement DAM ne doit pas être limitée dans le temps de façon arbitraire.

2. Légaliser, élargir…

Les auteurs du rapport vont dans ce sens : la phase expérimentale et sa mention «réalisable» faisant foi, d’autres centres comme celui-là doivent être créés ailleurs. «Il faut installer le traitement dans la durée», soulignent les scientifiques. Intégrer un maillon de plus dans la chaîne… Pour ça, il faut modifier la loi de 1921 qui réglemente cette matière délicate.

3. «Que le débat démocratique se noue»

« Nous sommes devant une page blanche. Qu’allons-nous écrire? Comment une société évoluée réagit-elle à ce lourd problème de société? Il se fait que j’ai de la suite dans les idées », sourit le sénateur bourgmestre liégeois Willy Demeyer (PS). Il va déposer deux propositions de loi : l’une sur la reconnaissance du traitement par diacétylmorphine et l’autre sur la légalisation des salles de consommation ou salles d’injection supervisées. Il sait déjà que ses textes ne passeront pas sous cette législature. Ce qu’il souhaite, «c’est que le débat démocratique se noue ».

4. Dossier de campagne

Il espère aussi qu’on en verra la trace après les élections, dans les divers accords de gouvernement. Notamment à la Région wallonne, puisque la matière sera bientôt régionalisée. « Ce sera un dossier de campagne », ajoute-t-il . Qui va s’en emparer? La réaction de la députée cdH Catherine Fonck (« légaliser les salles de consommation, c’est totalement irresponsable, voire criminel ») laisse entrevoir quelques autres débats animés entre familles politiques. Willy Demeyer dit vouloir résoudre un problème de société, «sans tabou, avec la population . Mais la problématique est globale. Si on saucissonne, on va rater la cible. Je n’ai pas la vérité. Mais on a ici des arguments. On peut en discuter.»

 Plus d’inhalations que d’injections 


On en attendait 200. Ils étaient 74 dans le projet Tadam. « Ils craignaient la durée limitée de l’expérience. Ils avaient peur que ce soit pire après », explique l’équipe de l’ULg. Mais même à 74, l’étude, la 7du genre en Europe, reste probante. Parmi ces héroïnomanes (43 ans en moyenne, 20 ans de consommation et 9 traitements sans résultat), on a tiré au sort un groupe contrôle traité à la méthadone et un autre à la diacétylmorphine (DAM). 93 % des patients ont choisi d’inhaler le produit au lieu de se l’injecter. Pour ces usagers «lourds», le traitement à la DAM s’est révélé plus efficace que la méthadone (santé physique et mentale, consommation d’héroïne de rue, de benzodiazépines). Les faits de criminalité ont diminué dans les deux groupes. Par contre, on n’enregistre qu’un seul sevrage : à l’approche du terme de l’expérience, l’angoisse montait et les usagers tendaient à accentuer leur consommation. Ce qui fait dire aux experts qu’une durée fixe de traitement est contre-productive pour viser l’abstinence.