« Un monde sans écrit : inimaginable »

« Un monde sans écrit : inimaginable »

Le documentaire en deux parties raconte l’histoire de la presse écrite en Belgique francophone. Le premier épisode retrace la période 1830-1940.

Deux cents ans plus tard, la presse écrite résiste toujours. Mais pour combien de temps encore ?

François De Smet, vous êtes philosophe et vous avez réalisé le « Quatrième pouvoir ». Au départ, il y a 200 ans, les journaux relevaient tous d’une presse d’opinion ?

Chaque titre est né d’une obédience, d’un courant politique ou philosophique. Le Peuple était carrément lié à un parti, le POB (parti ouvrier, ancêtre du PS, NDLR). Mais tous les titres avaient au départ quelque chose de militant, comme La Libre Belgique qui a longtemps affirmé sa sensibilité catholique.

Même Le Soir, qui a été l’un des seuls titres à s’afficher comme neutre, était au bout du compte dans un camp philosophique, puisqu’il n’était pas catholique. Au XIXe et au début du XXe , la presse « faisait » l’opinion d’une manière bien plus nette qu’aujourd’hui. On vous expliquait clairement pour qui il fallait voter, par exemple.

C’est inimaginable aujourd’hui.

En effet. Cela a beaucoup changé. Par exemple le ton de La Libre Belgique ou de L’Avenir aujourd’hui n’a plus rien à voir avec le conservatisme catholique de leurs débuts. Aujourd’hui, la presse s’est clairement lissée, à la fois pour des raisons d’évolution des clivages philosophiques, qui ont tendance à disparaître, et des raisons économiques.

Les journaux qui n’ont pas voulu prendre le train d’une certaine généralisation, d’une ouverture, n’existent plus. Un journal qui défend un seul point de vue n’a plus d’intérêt. Les gens savent désormais que tout est complexe.

La presse écrite au XXIe  siècle n’aurait plus d’opinion, selon vous ?

La presse s’engage toujours. Elle a gardé un rôle d’analyse. Mais elle n’a plus ce côté « faiseur d’opinion » ou, du moins, elle le partage avec d’autres. Les blogueurs, par exemple, prennent de la place. Les journalistes ne sont plus les seuls à donner le ton.

La presse a résisté tant bien que mal à la radio, à la télévision, comme le montre votre documentaire. Résistera-t-elle à internet ?

L’avenir de la presse écrite est incertain, car on n’a pas l’impression que la parade ait été trouvée. C’est un problème mondial. On nous prédit régulièrement la fin de la presse papier. Et on constate qu’en effet certains titres cessent leur parution sur ce format, sans pour autant forcément disparaître et en conservant une édition numérique.

Est-ce la fin de la presse papier, selon vous ?

Certains croient toujours à la survie du papier, et se battent même pour cela en considérant que c’est inhérent à la démocratie. En vérité on cherche toujours « le » modèle économique viable. Il doit combiner le caractère gratuit de l’information factuelle avec le paiement des analyses plus approfondies.

Notre film défend et assume l’opinion qu’il nous serait difficile d’imaginer un monde sans l’écrit et le papier tant cette dimension concrète de la pensée nous est nécessaire. Cette question est beaucoup plus essentielle qu’il n’y parait. La perte du support papier et de l’écrit pourrait avoir des conséquences dramatiques.¦ C.Ern.