ENSEIGNEMENT

Notre culture du redoublement coûte 427 millions d'euros par an

Notre culture du redoublement coûte 427 millions d'euros par an

EdA

Le redoublement est une question culturelle dans nos écoles. Un règlement n’y changerait rien. C’est la conclusion d’une étude de la Communauté française.

Une étude de la Fédération Wallonie-Bruxelles consacrée aux «cultures de redoublement en Europe » vient de sortir. Seize pages qui font un tour d’horizon des pratiques de redoublement selon les systèmes d’enseignement en Europe.

Après comparaison, il apparaît clairement que les taux de redoublements varient énormément d’un pays à l’autre et que les systèmes varient autant. Par contre, aucun lien évident n’apparaît entre les systèmes et les taux de redoublements, affirme l’étude. Et donc : «il semble donc que ce soit des aspects culturels, en quelque sorte des cultures de redoublement, qui expliquent davantage ces variabilités de taux de redoublement.» On est les champions d’Europe et de l’OCDE du redoublement scolaire et c’est notre culture… Mais encore?

Sabine Khan, vous êtes directrice du centre de recherche des sciences de l’Éducation à l’ULB. Nous avons des taux records de redoublement. C’est culturel ?

Oui. Et depuis des décennies. Marcel Crahay (alors professeur de pédagogie à l’ULg) l’a montré le premier. Il faut que certains échouent pour qu’on ait l’impression de réussir. Pour qu’une école se considère comme bonne, elle doit faire redoubler.

Vous avez étudié le phénomène du redoublement en 3e maternelle qui atteint désormais 6 % chez nous. Et vous montrez que c’est l’antichambre de l’échec et la voie directe vers l’enseignement spécialisé. Seuls 50 % des enfants recalés avant d’arriver en 1re primaire au nom de leur « immaturité » atteindront la 4e primaire sans encombre…

Or, on ne fait pas redoubler ces enfants pour de bonnes raisons. D’ailleurs, il n’y a jamais de bonne raison de redoubler sinon peut-être en fin de secondaire. L’enseignant voit des enfants différents qui ne parviennent pas à faire ce que les autres font classiquement. Donc il conclut qu’il n’a pas acquis des compétences minimales. Pourtant, quand on observe l’enfant autrement, on voit que l’enfant a pourtant compris des choses fines par rapport à l’écrit. Quand on le fait remarquer à l’enseignant, son regard se transforme soudain sur l’enfant. Et tout va mieux. Le redoublement est un cercle vicieux. À un moment un enfant est un peu différent et il finit par être stigmatisé. Les enseignants le font sans s’en rendre compte. Or, un redoublement est une violence incroyable pour l’élève. Il perd ses copains. Il se retrouve désigné comme « l’idiot ».

Les enseignants ne se rendent donc pas compte de la violence du redoublement ?

Tous les enseignants veulent ce qu’il y a de mieux pour leurs élèves. Tous. Mais on ne met pas tous la même chose derrière ce « mieux ». Par ailleurs, l’année du redoublement, il y a comme un semblant de gain d’apprentissage chez les élèves. Leurs notes augmentent un peu. Et donc les profs sont confortés dans le bénéfice de ce redoublement. Mais ce gain est superficiel. Et l’année suivante, l’élève retombe dans les mêmes problèmes. Parce qu’on n’a pas travaillé avec lui sur l’essentiel : sur ce que l’école attend de lui, sur pourquoi il faut apprendre telle ou telle chose, sur le sens.

Ne faut-il pas dès lors interdire le redoublement ?

Ca ne marcherait pas. Les enseignants sont intimement convaincus que le redoublement est une bonne chose. On l’a vu en mettant en place les cycles 3e maternelle, 1re et 2e primaire. Le redoublement était interdit après la première. Du coup, on a fait redoubler en 3e maternelle ou en 2e primaire à la place.

Le redoublement est un gouffre financier pour notre enseignement.

Et ça fait réfléchir. Si on utilisait tout cet argent pour des politiques d’aides aux élèves et aux enseignants, vous imaginez les réussites qu’on pourrait obtenir ?

Les enseignants sont mal informés sur les conséquences néfastes du redoublement ?

Ca ne suffit pas d’informer. Il faut s’installer dans du long terme. Une classe, trente bambins, six heures de suite, c’est fatiguant. Les meilleures bonnes intentions peuvent s’effondrer avec cette fatigue. Il faudrait une action continue, claire, cohérente sur dix ans. Mais dix ans, ce n’est pas le temps politique. En dix ans, on aura changé trois fois de ministres et d’options. Ça aussi c’est la difficulté.

Faire rater autant d’élèves nous coûte 427 millions par an !


Le redoublement est un gouffre financier pour notre enseignement. En 2012, cela nous a coûté 427,7 millions, soit 11,5 % du budget enseignement consacré aux niveaux maternel, primaire et secondaire.

«On peut se demander si cet argent ne pourrait pas être réinvesti dans d’autres mesures», souligne d’ailleurs l’étude de la fédération Wallonie-Bruxelles. Et de citer ces mesures en cours pour redresser la situation: les plans individuels d’accompagnement, les alternatives pédagogiques au redoublement, l’investissement dans la profession d’enseignant.

Par ailleurs, pointe aussi l’étude, «les pays qui privilégient la progression automatique ou affichent un taux de redoublement faible sont également ceux où les élèves sont les plus performants». Le redoublement est aussi un problème social. «Les pays qui pratiquent le plus le redoublement sont aussi ceux où la différence de niveau scolaire entre les élèves est la plus corrélée à leur niveau social.» Notre culture du redoublement ne produirait donc même pas une élite au-dessus du lot.

Pourtant, en fédération Wallonie-Bruxelles, l’écart entre les 25 % des élèves les plus nantis et les 25 % des plus défavorisés est de 136 points, ce qui correspond à… quatre années de scolarité.

L’étude met aussi en avant que les pays «champions du redoublement» (comme nous) ont recours à « l’appréciation globale» (assiduité, efforts, maturité, comportement…). Tandis que les champions du non-redoublement mettent davantage l’accent sur les notes (donc les résultats dans les matières). Étonnant.

Mais au total, conclut l’étude, « la pratique élevée du redoublement est liée à une culture, partagée par la majorité du corps enseignant et les parents, qui le considèrent comme bénéfique, ou du moins comme un mal nécessaire. Par conséquent l’adaptation des réglementations en matière de redoublement aurait vraisemblablement peu d’effet sur sa pratique .»

La lutte contre l’abandon scolaire précoce est l’une des cinq obsessions européennes. Pour 2020, l’Union européenne veut réduire à moins de 10 % le taux d’abandon scolaire qui est globalement aujourd’hui de 14,5 %. Le redoublement est la première cause de l’abandon scolaire. Dans ce contexte interpellant, l’enseignement sera sans doute la clé, le marteau et l’enclume pour tous les partis francophones en vue de mai 2014.

C.Ern.

«Les cultures de redoublement en Europe», revue 40 «faits et gestes» éditée par le service de recherche du secrétariat général de la fédération Wallonie-bruxelles. En ligne prochainement faitsetgestes.cfwb.be