Un 21 juillet à l’Academia Belgica

À «l’Academia Belgica », la résidence de nos artistes belges à Rome, on a trinqué aussi. Récit entre frites, émotion et drache italienne.

J’ouvre un œil. Le deuxième. Tout est calme. C’est lundi? Il me semble que c’est lundi et que plein de choses sont derrière moi. Sans doute une trace de rêve… nous sommes pourtant dimanche, les festivités commencent dans quelques minutes, je sors de mon lit et je me précipite sous la douche.

1. 9h, le Te Deum Nous branchons un PC sur la télévision du salon. Ici, à Rome, pas moyen de voir le Tour de France en streaming. Par contre, il y a quelques jours, nous avons pu suivre le discours de l’abdication en direct.

L’Academia Belgica accueille en ce moment une douzaine de boursiers, doctorants, chercheurs, écrivains, de passage pour un colloque ou une recherche, en résidence d’auteur pour quelques semaines ou étudiants à l’année.

2. 10h Je vais en cuisine faire ma part du repas. Un filet américain pour douze personnes. J’ai trouvé des câpres au supermercato, des cornichons et même de la sauce anglaise, par miracle! Mais au dernier moment, j’hésite: une échalote? Interrogée par sms, ma mère me rappelle que chez nous, le filet américain ne tolère que les oignons au vinaigre. Tant pis.

3. 11h15, l’abdication À la maison, c’est sûr, je serais en larmes devant la télévision, mais ici, je me retiens. Nous détaillons les invités. Je demande à Marc si Elio parle bien le néerlandais. Oui, me dit-il, il a fait de gros progrès. Sauf quand il s’exprime tard le soir, après une nuit de négociations.

Albert a envoyé un gros kiss à Paola, mais sur le moment, ça m’a échappé. Ma juriste de fille, venue me rejoindre quelques jours, nous détaille les fonctions des personnages vêtus de bleu ou de rouge, couverts d’hermine et de décorations. Elle nous rappelle qu’Albert n’est pas le premier à abdiquer, son père ayant créé un dramatique précédent.

Elle a dix-neuf ans, c’est son premier changement de Roi. Je suis contente de vivre ça avec elle. Elle en sait plus que moi sur les institutions belges. C’est aussi une passation, intime, toute familiale. Comme ça se passe sûrement dans beaucoup de familles. Vous êtes aussi devant vos télévisions, émus, avec vos petits ou vos grands enfants, à vous souvenir de ce que vous faisiez il y a vingt ans.

4. 13h, la prestation de serment Nous nous émouvons de la présence des enfants royaux, de la petite Éléonore qui se fait rappeler à l’ordre par son grand frère. Discours d’André Flahaut. Philippe a l’air d’avoir mal au ventre, mais je ne dis rien. Dans la cuisine Barbara et Sarah entrechoquent verres et plats de l’apéritif. Nous leur intimons le silence à grands chuts. Le moment est solennel. Serment. Discours. Tout se passe bien. Nous sommes soulagés. Emus, même. Vive la Belgique! lance en français l’épouse du Professeur. On applaudit.

Au moment de sabrer le Prosecco, Jeannine, de retour de l’aéroport où elle a déposé sa petite-fille, fait sa joyeuse entrée: «Je n’ai rien raté? Y a pas eu de coup d’état?» On remplit les flûtes, on porte un toast, en vrac, à la Belgique, à l’Academia, à nous, à la vie. Sarah a préparé des mini-boulets avec un demi pot de sirop de Liège trouvé dans les réserves de la cuisine. Samedi, Bruno, professeur de latin et de grec à l’Université de Liège, a patiemment pelé, découpé et précuit une quantité astronomique de frites, déclenchant l’alarme anti-incendie de l’Academia.

C’est un dîner parfait. Comme à la maison, en famille, avec les Liégeois, les Gantois, le Bastognard, la Bruxelloise de Binche, l’Anversoise, le Français et les deux Néo-Louvanistes. Tout est parfait, le Prosecco, le filet américain, les frites dorées et croustillantes, la salade de roquette, le Frascati, la San Pellegrino.

Alain et Bruno débattent de la qualité des pommes de terre italiennes. Jeannine et Sarah discutent érotisme et politique chez Simone de Beauvoir. Les cigales s’en donnent à cœur joie. Nous quittons juste la table pour assister au salut royal depuis le balcon du Palais. La chaleur s’installe.

Un peu plus tard, on servira le dessert: de la mousse au spéculoos et au mascarpone. Histoire de marier les saveurs de notre pays et de celui qui nous accueille.

Ce soir, puisque c’est fête, nous descendrons peut-être en ville boire du Spritz, manger des glaces et jouer à la dolce vita. À moins que Rome ne nous réserve la surprise d’un orage, rafraichissant la terrasse de l’Academia et ses résidents d’une drache toute… nationale.

Écrivain, nouvelliste, Dominique Costermans est en résidence d’auteur à l’Academia Belgica grâce à une bourse de la Promotion des Lettres. Elle a reçu de nombreux prix littéraires.

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