Pour Albert, c’était tout réfléchi

Albert II a trouvé une tactique vieille comme la Grèce antique pour surprendre tout le monde sans étonner personne : un cheval de Troie médiatique.

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e secret était bien gardé dans un cheval de Troie de rumeurs. L’abdication s’était insinuée dans notre imaginaire, au fils des mois. Le secret s’est avancé doucement, et jusqu’à hier, pour passer du mirage impossible à la réalité sans appel. On savait sans savoir. On commentait sans certitude. Si chaque Belge a frémi hier, personne n’est tombé des nues non plus.

Albert II, roi d’une interminable transition de vingt ans, a vainement tenté d’abdiquer pendant des mois. Désormais, c’est clair. Il était fatigué. Il y avait sa santé. Son fils héritier était à ses semelles depuis trop longtemps. Il le fallait, il le voulait. Mais il était un peu seul dans son palais avec sa volonté.

Il a utilisé une tactique vieille comme la Grèce antique pour surprendre tout le monde sans étonner personne. Un cheval de Troie médiatique. Albert a dû ruser pour parvenir à ses fins et à mettre fin à son règne. Cette abdication était à la fois annoncée et une mise devant le fait accompli.

On le voit à présent : tout était cousu de fils blancs invisibles. Tout était orchestré sans que nul n’ait vent de la partition exacte. Le Premier ministre était bien au courant des intentions du roi. Une lettre, dévoilée par le Palais, en atteste (lire en page 7). Visiblement les deux hommes s’étaient parlé. Visiblement, le Premier aurait aimé repousser le souhait. Le Premier aurait rétorqué un «réfléchissez bien, sire » comme une incantation. Le roi a fini par lui répondre, hier : «Je suis au regret mais c’est comme ça ».

Albert a donc attendu son heure. Dix-huit jours avant le moment fatidique du 21 juillet. Assez pour permettre aux festivités de s’organiser, pour régler les problèmes et les formalités. Pas trop pour permettre un incendie autour cette abdication, et surtout autour de l’arrivée délicate et controversée de son fils Philippe.

Dix-huit jours, c’est un timing parfait pour obliger les autorités à s’activer sans qu’elles puissent trop chipoter. Impossible en si peu de temps, en particulier, de modifier les pouvoirs ou la fonction royale. Mais possible en autant de temps d’organiser l’événement avec un minimum de décence.

Le 3 juillet 2013 était donc la date parfaite. Le début de l’été, lorsque les sirènes s’arrêtent de hurler dans la vacance des congés, lorsque l’agitation politique quotidienne prend un peu le large, est une date tactique.

Des ministres prévenus cinq minutes avant par SMS

Hier, au 16 rue de la Loi, on a senti dès le matin que «quelque chose » ne tournait pas rond, que «quelque chose » se tramait. Une conférence de presse du secrétaire d’État Melchior Wathelet était reportée d’heure en heure, dans le désarroi de son attachée de presse. Le «kern » (comité ministériel restreint) n’avait pas encore pu acter ce plan énergie. Un «autre sujet » s’éternisait. Mais quoi donc? Mystère…

On le sait maintenant. Le «kern » était occupé, peut-être assommé, par l’annonce surprise, mais sans appel, du roi. À 13h15, tout ce petit monde de vice-premiers et premières s’est retrouvé au Palais pour une bonne discussion avec Albert. Les ministres ont été prévenus cinq minutes avant par un SMS d’Elio Di Rupo. Il était trop tard pour reculer ou même tergiverser.

Le cheval de Troie de l’abdication d’Albert II était déjà entré sur la place publique. Et il suffisait désormais au roi de sortir la tête, sur les quatre chaînes du pays, pour annoncer la grande nouvelle.

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