Golfe

Un émir prudent à la tête du Qatar

Un émir prudent à la tête du Qatar

Le jeune Tamim Ben Hamad Al-Thani, âgé de 33 ans, est devenu hier le nouvel homme fort du richissime émirat.

Associated Press/Reporters

Bichara Khader, vous êtes professeur à l’UCL et directeur du Centre d’études et de recherches sur le Monde Arabe contemporain, on dit le nouvel émir plus conservateur, doit-on s’attendre à un virage rigoriste ?

Il n’est pas plus conservateur que son père, dans le sens où le Qatar est un pays extrêmement ouvert à l’extérieur, mais très traditionnel sur le plan interne. Je pense toutefois que Tamim ben Hamad Al Thani sera plus conservateur sur le plan diplomatique, moins proactif dans le soutien au Printemps arabe et plus prudent dans le cas syrien.

Il va réorienter la politique étrangère du Qatar ?

Cette abdication est à l’image de la politique étrangère du Qatar. Elle est énigmatique. On la sentait venir, mais nous ne disposons pas d’éléments solides pour la déchiffrer. On peut juste faire des supputations. L’émirat du Qatar n’est pas aussi homogène qu’on le pense à l’étranger. Il existe des clans à l’intérieur de la famille régnante qui se disputent le pouvoir. En abdiquant en faveur de son fils préféré, l’émir a voulu couper l’herbe sous les pieds des autres prétendants.

Par ailleurs, les relations du Qatar avec les pays du Golfe, notamment Barhein, l’Arabie saoudite et les Émirats, ne sont pas toujours au beau fixe. Le Qatar fait de l’ombre à l’Arabie saoudite par un activisme diplomatique surdimensionné. Son soutien aux Frères musulmans issus des élections dans certains pays du Printemps arabe, comme l’Égypte ou la Tunisie, n’est pas apprécié par certains régimes de l’Algérie jusqu’à Barhein.

Pourrait-il revoir le soutien qatari aux rebelles syriens ?

Le proactivisme qatari en Syrie, avec le peu de résultats qu’on connaît, est fragilisé. Je pense également que l’émir va préférer quitter le devant de la scène pour restaurer la réputation du Qatar et retisser les fils du dialogue avec ses voisins du Golfe et les pays arabes, dont certains considèrent que l’émirat a joué aux apprentis sorciers, notamment en soutenant les Frères musulmans pour renforcer sa position dans la région.

Le Qatar joue-t-il un double jeu ?

Le Qatar ne soutient pas de mouvements terroristes. Il ne soutient pas les mouvements salafistes. Il soutient les Frères musulmans car, du point de vue occidental, États-Unis en tête, que ce soient Moubarak ou les Frères musulmans importe peu pourvu que leurs intérêts ne soient pas lésés. D’un côté, la diplomatie du Qatar répond aux intérêts occidentaux et de l’autre, au souci de cette micro-monarchie de compenser l’exiguïté de son territoire et la petitesse de sa population par un activisme diplomatique important. Il reste que le Qatar, en dépit de toutes ses recettes gazières, ne peut pas prétendre à être une grande puissance régionale.

Comment percevez-vous le nouvel homme fort du Qatar ?

C’est un homme prudent qui mènera une diplomatie prudente, attentive à ne pas vexer ses voisins et à ne pas faire de l’ombre à certains pays. C’est un émir de consensus et je suis persuadé que les relations du Qatar avec ses voisins vont être restaurées.

Le Qatar reste une pièce maîtresse dans les pays du Golfe, mais il ne faut pas non plus surestimer ses capacités de leadership dans la région. Un pays riche peut exercer de l’influence ; un grand pays peut exercer du leadership.¦