CYCLISME

Antoine Vayer: «Je rêve d’un coureur qui gagnerait le Tour sans tricher»

Antoine Vayer: «Je rêve d’un coureur qui gagnerait le Tour sans tricher»

« Le Belge Van den Broeck ? Certaines de ses performances étaient suspectes en 2012. » Changecyclingnow.org

Ancien entraîneur sportif chez Festina, Antoine Vayer symbolise la lutte contre le dopage. Rencontre. Sans langue de bois.

"Se doper est un formidable ascenseur social"

Antoine Vayer, ça fait désormais 15 ans que l’affaire Festina a éclaté. Qu’en retenez-vous ?

Pour ma part, ça a été un soulagement : moi qui travaillais avec ces coureurs et qui voyais des bonds spectaculaires dans leurs performances sans que cela ne s’explique logiquement - des gars passaient de 72 ou 73 de VO2 max (NDLR : "La cylindrée d'un coureur") jusqu’à plus de 90 en 4 mois seulement, sans compter ceux qui poussaient jusqu’à 15 % de puissance en plus durant de longues périodes -, je pouvais enfin être moi-même, dire librement ce que je pensais du dopage qui m’entourait. La différence, c’est qu’avec l’affaire Festina, c’est que les médias se sont vraiment intéressés au problème du dopage dans le cyclisme. D’ailleurs, le procès Festina se voulait surtout pédagogique : c’était l’occasion d’expliquer au grand public quelles étaient les pratiques en vigueur au sein du peloton.

Des pratiques qui, malgré tout, n’ont pas vraiment évolué...

Personne n’a réellement retenu la leçon de ce procès. Au contraire, il y a eu une reproduction du schéma Festina... Il y en a même que ça a arrangé cette histoire : ceux qui voulaient se doper fort pendant que les autres y allaient plus mollo y ont eu tout à gagner. La preuve avec Armstrong en 99.

Mais qu’est-ce qui pousse tous ces coureurs à se mettre en danger ?

Se doper est un formidable ascenseur social : ça permet de gagner de l’argent et d’étoffer son palmarès. Pour tous ces gars-là, c’est clair : « Tant que je gagne, je continue ! Tout ce qui est pris n’est plus à prendre. Et puis, si je perds, tant pis : je reviendrai dans deux ans. » C’est sans doute aussi un problème culturel : ces gamins qui disent d’Armstrong qu’il a gagné malgré le fait qu’il a triché symbolisent assez bien ce malaise social. C’est dramatique.

"Indurain, un mutant"

Tous les précédents exemples signifient-ils qu’il faut se doper pour gagner le Tour ?

Dans La preuve par 21, un bouquin que j’ai sorti récemment, on démontre, grâce à des calculs déterminant la puissance développée dans les grands cols, que des choses dénotent pas mal dans les performances de nombreux vainqueurs du Tour. Indurain est le cas le plus frappant : sa montée de La Plagne en 95 alors qu’il fait 80 kilos et qu’il donne la leçon à tous les favoris, c’est du grand n’importe quoi ! C’est ce que j’appelle un mutant. Excepté Lemond dont les prouesses restent plausibles, les performances des autres maillots jaunes sont au mieux suspectes. Il faut juste espérer désormais que notre travail et nos recherches permettent de réellement changer les choses, de prendre conscience de ce qui se passe dans le peloton. C’est une sorte de bouquin de prévention pour ne pas que ça se reproduise. Et pour, peut-être, assister à un Tour de France 2013 moins suspect.

Le cas Van den Broeck ?

S'il n'a analysé régulièrement les performances de Van den Broeck que lors de l'édition 2012 du Tour, Antoine Vayer en a tiré quelques conclusions : "L'année passée, il était à 412 watts de moyenne. C'était un des 4 coureurs dont les performances apparaissent suspectes. Ce qui serait, c'est qu'à 405 watts Van den Broeck soit aussi près du podium qui ne l'était en 2012..."

 

 

"Un peu d’espoir"

Le Tour 2013 serait donc, selon vous, celui du possible renouveau ?

Je ressens en tout cas des frémissements. Étant souvent en relation avec des gens du milieu, je perçois une relative prise de conscience, si ce n’est par conviction du moins par intérêt. Aujourd’hui, on remarque des signes positifs parmi lesquels un infléchissement des courbes de performances vers le bas depuis 2-3 ans. On commence à avoir des prestations d’un niveau acceptable d’un point de vue physiologique. C’est rassurant, ça ramène un peu d’espoir. Et puis, ça me fait sourire en repensant à Jean-Marie Leblanc qui, pour défendre Armstrong, expliquait ses incroyables performances grâce aux nouvelles technologies, au meilleur revêtement des routes,... Comme quoi.

Tout le monde a sa chance dans ce cas ?

Un coureur moyen a en tout cas plus de chance désormais de se mettre en évidence. Des coureurs qui ne levaient jamais les bras avant peuvent désormais en profiter : c’est le cas du Français Jean-Christophe Péraud. La victoire de Dan Martin à Liège-Bastogne-Liège en est un autre exemple. Tout ce que je souhaite c’est de voir un énorme talent belge, avec un ego suffisant, s’imposer sur le Tour. Pourquoi pas ? Sans le dopage, on ne verrait plus seulement des Contador toujours devant.

"Virer McQuaid"

Et l’UCI dans tout ça ?

Mon point de vue est clair : il faut virer McQuaid. Quand le patron est défaillant, il faut le virer. Comme pour Verbruggen avant, sa politique n’est pas bonne. Et c’est dommage, parce qu’il y a des gens très compétents au sein de l’UCI. Même si je pense qu’on ne peut pas leur confier les contrôles anti-dopage : on ne peut pas être juge et parti.

L’espoir est permis...

Il faut tout faire pour en tout cas, car ce qui manque au cyclisme c’est la vérité. Ce serait tellement mieux de revenir au véritable état d’esprit du sport. Histoire que des gamins puissent se dire qu’ils peuvent faire une grande carrière sans passer par la compromission, qu’il s’agisse de produits dopants ou de tricherie. C’est mon rêve. Et je pense que ce cyclisme-là passionnerait encore plus les gens aussi.

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