Les néologismes, c’est trop swag !

Les néologismes, c’est trop swag !

Quand il est compréhensible, le vocabulaire des banlieues perd sa dimension cryptologique… Et doit se renouveler.

Reporters/Photononstop

Ça y est, vous êtes vieux : vous ne comprenez pas ce que disent les jeunes.À chaque génération, c’est pareil. Et ce n’est pas grave : ça ne dure pas.

Déjà, il vous fallait un décodeur pour comprendre les sms de vos enfants, voilà maintenant qu’ils utilisent des mots que vous ne comprenez pas quand ils parlent. C’est normal, selon Michel Francard, professeur de linguistique à l’UCL : «Chaque génération de jeunes développe son argot, qui vit à l’intérieur de cette génération-là et ne lui survit pas

Il cite l’exemple d’expressions tirées de films comme le «Okayyyy!» des Visiteurs, ou le «Cassé!» de Brice de Nice. Elles ont disparu, comme avaient disparu avant elles les gimmicks des Inconnus après leur mode dans les années 80. «Le phénomène existait déjà dès les années 60, avec les dialogues de Michel Audiard », se souvient-il.

L’influence de la téléréalité

En matière de néologisme, selon le professeur Francard, il y a des groupes qui sont innovateurs. Et à l’intérieur, certaines personnes qui ont une forme de leadership, lancent des mots à la mode.

Aujourd’hui, la caisse de résonance a changé : dans les médias, les émissions de téléréalité sont championnes pour lancer les modes, comme le fameux «Allô» de Nabila : spontané. «On n’y prend pas le temps de préparer de texte, ni de relire», constate Michel Francard. Mais attention, une fois que les parents adoptent l’expression (et la gestuelle, dans le cas du «Allô», imité par Laurette Onkelinx la semaine dernière), l’expression devient ringarde et est abandonnée par le groupe des jeunes. «Un peu comme Facebook, où les jeunes ne veulent plus aller depuis que leurs parents y sont!» s’amuse le linguiste.

Les mots qui restent

Si certains mots passent comme des étoiles filantes, d’autrent restent. Il y a 20 ans, le mot «forwarder» n’existait pas, et on ne pourrait plus s’en passer aujourd’hui : il remplit un trou lexical. «C’est parce que c’est un mot pratique, lié à l’usage de l’informatique. Dans la sphère technologique, si le langage ne se développe pas au rythme de la société, il meurt. Il faut pouvoir créer des mots dans les domaines de la technologie, l’économie et du business.»

Mais le professeur souligne la différence de mentalité entre le Québec, qui francise la terminologie de peur de la toute puissance américaine, et la France : «Elle ne ressent pas la menace de la même manière. Mais elle doit faire attention à rester une langue vivante

Le changement, c’est la vie

Avec le centre de recherche Valibel à l’UCL, Michel Francard étudie les usages. Il étudie donc les néologismes, mais aussi l’évolution de l’usage grammatical. «Aujourd’hui, il n’est plus rare d’entendre la présentatrice d’un J.P. dire d’un sportif qu’il “joue quelqu’un” ou lieu de “jouer contre quelqu’un”» L’usage change, comme quand les jeunes disent «Monsieur, Max m’a traité» sans dire de quoi on l’a traité…

«Si le jeune n’est pas corrigé par un professeur ou un parent, il ne se rend pas compte que ce n’est pas la norme. Et il assimile cet usage. Il y a toujours une tension entre d’un côté ce qui se dit, et de l’autre vouloir garder une expression dans les lignes tracées par l’école. L’enjeu, c’est d’apprendre aux jeunes qu’il y a des registres différents et une variété de langues de plus en plus distinctes.»

Qu’il s’agisse de nouveaux mots ou d’un nouvel usage grammatical, le changement, c’est la vie : « Ce n’est pas les langues qui sont importantes, ce sont les gens qui parlent ces langues. Quands elles vivent, elles changent », conclut Michel Francard.