ROMAN

Fatou Diome: les sables mouvants de l’enfance

Invitée à un repas, la narratrice d'«Impossible de grandir» se demande pourquoi elle ne parvient pas à s’y rendre. Et revoit toute son enfance.

 

«Adulte? Être adulte? Qu’entend-on vraiment par là?», s’interroge Salie, pétrie d’angoisse à l’idée de se rendre chez Marie-Odile à un dîner «type papa-maman et les enfants et quelques amis.»

Esthéticienne, extravertie, mondaine, mariée à son ancien psy qui l’empêche de travailler pour s’occuper de sa progéniture et de sa maison, ce qu’elle fait à merveille, évidemment, Marie-Odile affirme haut et fort son amitié pour sa totale opposée, une jeune femme célibataire, fragile, dépourvue de certitudes, à la recherche d’elle-même. Et qui se demande comment ne pas honorer cette invitation que tout en elle repousse, mais qu’elle n’est pas parvenue à refuser.

Durant les vingt-quatre heures précédant ce samedi soir fatidique, Salie se trouve confrontée à la Petite, à la fois mauvaise conscience et elle-même enfant. Durant cette nuit d’insomnie, son enfance au Sénégal lui revient intacte. Élevée dans un village de pêcheur par des grands-parents qu’elle chérit, elle est battue par la femme chez qui elle fait le ménage puis maltraitée par son oncle, sa tante et ses cousins de la ville où elle passe ses étés.

«Je me retrouve dans Salie qui a conscience de ne pas fonctionner comme une adulte», confie Fatou Diome qui a mis beaucoup d’elle dans son nouveau roman. Et notamment des morceaux de son enfance. «Ma grand-mère est ce que j’ai connu de plus doux. Et mon grand-père était rassurant, avec lui, rien ne pouvait m’arriver. Jamais je ne me suis posée de questions sur leur amour.» Même si, un jour d’enterrement, sa grand-mère l’a enfermée dans le grenier. «Elle a été obligée de le faire, prenant sur elle-même. J’étais tellement accrochée à elle que je ne voulais pas m’en éloigner.»

Se demandant de quoi est constitué celui ou celle que nous sommes devenus, Impossible de grandir apporte une réponse : de l’addition de toutes ses expériences. D’un vécu qu’on peut tenter d’oublier, de gommer, mais qui reste toujours inscrit au fond de soi à l’encre indélébile. Et c’est ce passé qui fait de Salie non pas une inadaptée sociale, comme tend à le croire une thérapeute que lui présente Marie-Odile, mais quelqu’un qui ne peut se fondre dans un moule. «Pour tout et n’importe quoi on vous envoie chez un psy, remarque avec justesse la romancière. C’est, à mes yeux, une forme de désengagement de la solidarité. Prendre le temps de discuter pourrait suffire, certaines douleurs sont inhérentes à l’humain, elles ne peuvent être soignées.»

Le roman avance ainsi sur deux terrains qui ne cessent de se chevaucher : l’enfance, donc, et le présent dans une ville, Strasbourg, où vivent l’héroïne ainsi que l’auteure qui y a fait ses études.

Fatou Diome, «Impossible de grandir», Flammarion, 406 p., 21 €.

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