Jean-Luc Outers remet ses bottes des Sept Lieues

S’inspirant de son histoire, le romancier belge raconte, avec «De jour comme de nuit», la création d’une école nouvelle au milieu des années 1970.

Il y a une chose formidable dans les livres de Jean-Luc Outers, et singulièrement dans ses deux derniers, Le Voyage de Luca (lire ci-dessous) et celui-ci, c’est sa façon de se réapproprier son passé pour en faire de vrais romans portés par une formidable énergie dans une langue purement littéraire. On est, chez lui aux antipodes de l’autofiction ou du roman autobiographique. Jamais il ne crée, en effet, de confusion entre l’auteur et ses personnages, même si, par leur personnalité ou leurs actions, certains d’entre eux peuvent lui ressembler. En d’autres mots, ses histoires se présentent d’abord comme de pures fictions.

De jour comme de nuit débute à la charnière des années 1960-70. Fils d’un homme politique, Hippolyte, qui tient son prénom de la passion de sa mère pour Phèdre de Racine, s’inscrit sans conviction en droit à l’ULB. En même temps que César, fils unique d’un banquier de Saint-Josse séparé de sa femme, qui, lui, a choisi sciences-po. Juliette, dont le père est joaillier, a, de son côté, opté pour la psycho à l’UCL. Le premier est timide, réservé, à la limite de la dépression. Le deuxième est au contraire un révolté, principalement contre les dictateurs et leurs complices capitalistes. Quant à la troisième, après avoir tenté de cambrioler le magasin de son père, elle attend un enfant d’un étudiant chilien rentré dans son pays au lendemain du coup d’État de Pinochet.

Ils se rencontrent lors d’une manifestation devant l’ambassade d’Espagne. De leurs discussions va naître, dans la maison de l’ingénieur de surface d’une ancienne mine près de La Louvière, une école proposant une pédagogie nouvelle. «Vu qu’ils sont tous les trois en rupture avec leurs parents, ils n’ont pas envie de suivre le train-train d’un cursus professionnel banal. Cette école alternative leur permet de s’inscrire politiquement dans la société», souligne l’auteur qui, étudiant en droit à Louvain-la-Neuve, en fut l’un des initiateurs.

Autogéré par des praticiens appartenant à différentes disciplines, l’École des Sept Lieues se veut d’abord un lieu de vie. Les élèves, des adolescents considérés comme des ratés sociaux, participent à la gestion de la vie collective, s’expriment sur l’organisation des journées, tout en suivant des cours-ateliers. «C’est à la fois une école et un institut médico-pédagogique dont le projet vise à leur donner confiance en eux-mêmes en leur donnant la parole, précise Jean-Luc Outers qui y est resté deux ans. Plutôt que de passer par des thérapies individuelles, il s’agit de les réintégrer socialement à travers un projet collectif.»

Au-delà de cette aventure humaine magnifiquement racontée et «interprétée» par des personnages impeccablement construits, De jour comme de nuit est aussi la peinture juste d’un temps profondément politique, où le maoïsme notamment apparaît comme une échappatoire à une société engluée dans son conformisme. «C’est une époque marquée par des bouleversements sociaux avec la remise en question de la famille, de l’école, de la sexualité, commente encore le romancier. La chute d’Allende nous a fort marqués car on pensait que le Chili allait faire tâche d’huile et entraîner la démocratisation de l’Amérique latine.»

Cette décennie de tous les possibles voit aussi, dans de très belles pages, les trois amis partir, avec le bébé, savourer au Portugal la Révolution des Œillets qui, en avril 1974, a renversé Salazar. Comme l’a fait Outers lui-même.

Jean-Luc Outers, «De jour comme de nuit», Actes Sud, 344 p., 20 €.