Jean Ferrat, les souvenirs d’un artiste engagé

Jean Ferrat était autant aimé pour son intégrité que pour ses chansons.

abaca/Reporters

Il y a trois ans disparaissait Jean Ferrat. Une chaleureuse biographie de Raoul Bellaïche rend hommage à ce chanteur engagé et intègre.

 

La mort de Jean Ferrat, le 13 mars 2010, a provoqué un élan émotionnel d’autant plus exceptionnel qu’il vivait totalement en retrait du monde du show-biz. Son dernier album, 16 nouveaux poèmes d’Aragon, datait de 1994 et il n’était plus apparu sur une scène depuis près de trente ans. Quant à son plus récent passage télévisé, hormis une participation à une Marche du Siècle en décembre 1997, il remontait au Spécial Star 90 de Michel Drucker sur TF1 enregistré au Pavillon Baltard (qui a donné lieu à un album Ferrat en scène en 2002). «Tout le monde aimait Ferrat, même les gens qui n’étaient pas de son bord, remarque Raoul Bellaïche. Probablement à cause de son intégrité, sa façon de vivre en accord avec ses principes. Et pour le souvenir des chansons qu’il a laissées.»

Basée sur de très nombreuses interviews, notamment de son frère Pierre qui éclaire ses années d’enfance, cette nouvelle biographie permet de suivre l’itinéraire d’un homme de convictions. Son engagement se traduisait dans ses chansons mais aussi dans un franc-parler qui lui a causé quelques soucis. En 1965, la chanson Potemkine entraîne son interdiction à l’ORTF (où il passe régulièrement dans Discorama de Denise Glaser). Trois ans plus tard, dans Radioscopie sur France Inter, Jacques Chancel, qui l’invitera néanmoins à plusieurs reprises dans son Grand Échiquier, lui reproche de ne pas se limiter à chanter. En 1976, alors qu’il est de retour à la télévision française, Jean d’Ormesson, pris à parti dans Un air de liberté, demande en vain l’interdiction de ce titre.

De L’École des Jacob, le célèbre cabaret parisien où il a commencé au début des années 1950, au Palais des Sports en 1972, Jean Ferrat s’est produit sur différentes scènes – l’Alhambra, Bobino. – mais jamais à l’Olympia. En effet, Bruno Coquatrix, le directeur de cette célèbre salle parisienne, ne croyait pas en lui. Lorsqu’il a voulu rattraper sa bévue une fois l’auteur de C’est beau la vie devenu une vedette, comme on disait à l’époque, c’est le chanteur qui lui a lancé : «je ne passerai jamais chez vous».

La biographie revient sur ses plus célèbres chansons : Ma Môme, fin 1960, que passent à foison les radios mais qui se vend peu; Deux enfants au soleil, l’année suivante, que, dans un premier temps, Ferrat ne veut pas chanter, trouvant qu’elle ne lui correspond pas, et qui est son premier succès; ou La Montagne, écrite quelques semaines seulement après son installation à Antraigues. Et encore toutes ses mises en musique des poèmes d’Aragon qu’il ne s’est pas privé de remodeler, supprimant certains vers, en rapprochant d’autres, etc. Et puis Mon Vieux, écrite par Michelle Senlis sur une musique de Ferrat qui ne l’a jamais chantée. «Probablement parce que son père est mort en déportation», pense Raoul Bellaïche. Deux chanteurs aujourd’hui oubliés, Jean-Louis Stain et Jacques Boyer, l’ont chantée dans les années 1960 avant que Daniel Guichard, moyennant la réécriture de plus de la moitié du texte pour l’adapter à son propre vécu, en fasse en 1974 l’un de ses plus grands tubes.

Raoul Bellaïche, Jean Ferrat. Le charme rebelle, L’Archipel, 622 p., 22 €.