Hergé et Tchang, une amitié hors norme

Dans «Georges et Tchang», Colonnier fantasme une histoire d’amour entre Hergé et Tchang, son modèle du «Lotus Bleu».

«Tintin au Tibet, simplement, c’est une histoire d’amou… d’amitié.» Le lapsus, prononcé par Hergé au cours d’une interview accordée à Bernard Pivot dans un numéro d’Apostrophes daté de 1974, n’est pas de ceux qui ont marqué l’histoire. Laurent Colonnier, bien.

Le dessinateur de presse, connu pour ses saillies dans Marianne, a cherché à comprendre ce qui pouvait se cacher derrière ce bafouillage. En résulte un album provocateur, dans lequel le Français insinue qu’une relation homosexuelle ait pu exister entre Hergé et Tchang Tchong-jen, le jeune étudiant chinois qui lui inspira le personnage de… Tchang apparu dans Le Lotus Bleu et Tintin au Tibet : « Je ne dis pas que cet amour a été consommé, tempère Laurent Colonnier. Au vu de l’époque, de ses mœurs, du caractère très carré d’Hergé, ça m’étonnerait. Mais il a toujours fait preuve d’un sentimentalisme étonnant à l’égard de Tchang. Jusque très tard dans sa carrière, il l’a toujours cité comme une influence essentielle de son processus créatif, alors que sa contribution reste très faible comparée à celles, par exemple, de Martin, Van Melkebeke et Jacobs, qu’il passait au contraire volontiers sous silence

Introduit par l’abbé Wallez

Présenté à tort comme un album sulfureux, Georges et Tchang ne recèle pourtant pas de scènes explicites, même si les deux hommes apparaissent en caleçon, au détour d’une case. Au pire, l’album suggère un amour platonique que le dessinateur bruxellois aurait prolongé plus ou moins consciemment dans les albums de Tintin : « Il a mis en scène son fantasme, insiste Laurent Colonnier. C’est l’abbé Wallez qui avait présenté l’étudiant à Hergé au moment où il envisageait une aventure en Asie. Il ne voulait pas qu’il tombe dans les clichés qui couraient alors sur les Chinois. Ils ont collaboré dès le début du Lotus bleu. Et si vous relisez cet album, vous remarquerez qu’un certain Tchang apparaît dès la première page. C’est alors un gros type, mais il n’est pas là par hasard. Plus loin, il dessine le vrai Tchang dans une salle de cinéma, mais il ne le nomme pas, ce n’est pas encore lui. Pas vraiment. Puis, il réapparaît à la fin, Tintin le sauve de la noyade, devient son ami et – chose très rare – pleure quand ils se séparent.»

« Des choses louches »

La démarche de Laurent Colonnier est audacieuse. Et documentée. Il s’est plongé dans la correspondance de l’auteur, «dans laquelle il évoque son atavisme, la folie de sa mère, ou la perversité de son oncle, qui a abusé de lui ». Il a aussi suivi à la trace le parcours du véritable Tchang. Pour relever quelques incohérences qui viennent renforcer sa théorie : « Tout ce que je raconte peut être l’exacte vérité, estime-t-il. Il y a des choses louches, quand même : on peut par exemple se demander pourquoi Germaine, la première femme d’Hergé, n’a jamais revu Tchang, même lorsque celui-ci est revenu à Bruxelles. S’ils étaient déjà séparés, Hergé et Germaine se voyaient encore. Et à l’époque du Lotus Bleu, Tchang était venu souvent chez les Remi. Elle comme Tchang ont vécu jusqu’au milieu des années 90 à proximité l’un de l’autre, donc, sans plus jamais se recroiser. C’est étrange. Restait-il une rancœur entre eux? Était-ce de la jalousie?»

On sait aussi qu’au terme de son premier séjour belge Tchang, réclamé par sa famille à Shanghai, a quitté Bruxelles de façon précipitée : « Il n’a même pas pris le temps de dire au revoir à Hergé, qui en restera longtemps meurtri. Or, mes recherches m’ont appris qu’en fait, Tchang n’est pas rentré en Chine immédiatement. Pendant six mois, bien au contraire, il a sillonné l’Europe, visité des musées. On peut penser qu’il fuyait pour des raisons politiques. Mais aussi que ce n’était pas le seul moteur de cette escapade. Le reste, c’est l’imagination de l’auteur…»

« Georges et Tchang, une histoire d’amour au vingtième siècle », Laurent Colonnier, 12bis, 48 p. n/b, 12 €.