Dans «Le bruit des clés», Anne Goscinny s’adresse à son père, disparu quand elle était enfant. Et avoue ne s’en être jamais vraiment remise.

Lorsque, le 5 novembre 1977, le cœur de René Goscinny s’arrête de battre, Anne, sa fille unique, a 9 ans. Et ne réalise pas tout de suite qu’elle ne verra plus jamais son père. Même si, dans son inconscient, le bruit d’un seul trousseau de clés jeté sur le meuble de l’entrée l’a alertée. C’est à l’école qu’elle se rend vraiment compte qu’elle est orpheline d’un homme célèbre. Voilà ce que, trente-cinq ans plus tard, la fillette devenue romancière et éditrice (lire ci-contre) rappelle dans un bref texte épistolaire, Le bruit des clés, publié dans la collection Les affranchis. Elle raconte aussi le cancer qui a emporté sa mère ou sa visite chez le cardiologue qu’elle menace de «buter», tout en égrenant quelques souvenirs.

Vous vouliez écrire depuis longtemps cette lettre posthume ?

Non, c’est la consigne, « écrire la lettre jamais écrite pour s’affranchir de vieilles blessures », qui m’a stimulée. J’ai été submergé par un afflux de sentiments, d’informations, de sensations qu’il m’a fallu canaliser et ordonner. Parfois, j’avais vraiment l’impression de m’adresser à lui.

Vous constatez que « Papa » est un mot interdit…

J’ai dû faire le deuil des marqueurs du temps. « Il y a une heure », « demain », « avant-hier », m’ont été interdits.

Vous dites que votre mère parlait beaucoup de votre père, mais que ça ne vous intéressait pas.

Je n’aimais pas l’entendre parler de sa mort, même si je me rends compte que ça lui faisait du bien. Perdre l’homme de sa vie à 35 ans fut un drame horrible. Elle a vécu un enfer et elle en est morte. Mais j’étais quand même petite pour recevoir tout ça.

Vous avez souffert d’être enfant unique ?

N’ayant pas connu d’autre situation, il m’est difficile de répondre. Je sais seulement que si on avait été deux ou trois, la mort de mon père et la maladie de ma mère auraient été moins compliquées à supporter. Je n’ai pas l’impression d’avoir grandi plus vite mais de travers, différemment des autres. J’ai, d’une certaine façon, zappé mon adolescence et j’ai l’impression d’avoir toujours voulu la rattraper.

Et en plus vous recherchiez votre père dans les autres hommes…

Complètement. Je ne me rappelle pas avoir été attirée par les garçons de mon âge. D’autant plus que j’avais des goûts musicaux et cinématographiques éloignés d’eux. Je cherchais des voix racontant des histoires dans lesquelles je pouvais me projeter. J’écoutais par exemple beaucoup Brassens, qui a des liens avec mon père. Chez l’un et l’autre, selon que vous êtes enfant ou adulte, vous découvrez une autre histoire.

Parmi les souvenirs liés à votre père, plusieurs sont liés à la déportation de sa famille.

Ces souvenirs, c’est une façon de lui dire qu’on a quand même vécu ensemble des choses formidables. Et le sort de sa famille fait entièrement partie de moi. C’était essentiel pour lui. Quand il est revenu de New York au début des années 1950, la première chose qu’il a faite fut de tenter de retrouver celui qui avait dénoncé sa famille. On peut difficilement appréhender l’homme et son œuvre en faisant l’impasse sur cela. Je pense que ce n’est pas par hasard s’il est devenu l’un des plus grands humoristes du XXe siècle.¦

Anne Goscinny, « Le bruit des clés », NiL, 88 p., 7,50 €.