Bruxelles

« L’Europe saccage le patrimoine »

Le Parlement européen veut installersa Maison de l’Europe au parc Léopold. Au mépris du patrimoine, disent les riverains.

«Quand j’achète un escarpin pointure 36, ce n’est pas pour quelqu’un qui chausse du 44. Quand le Parlement européen a décidé d’installer sa Maison de l’Histoire Européenne dans l’Institut Eastman, il savait qu’il faisait 6,000 m2, pas 12 000!»

Isabelle Pauthier, Directrice de l’Atelier de Recherche et d’Action Urbaines (ARAU), refuse que le Parlement dénature le patrimoine bruxellois, «car le Parc Léopold n’est pas le Jardin du Parlement».

Avec l’Association du Quartier Léopold, Europa Nostra et Pétitions-Patrimoine, l’ARAU s’érige donc contre la transformation de l’Institut Eastman, dû comme la Maison Empain au Suisse Michel Polak, pour accueillir ce musée que le Parlement européen imagine comme «un signal architectural incontournable dans la ville».

PRAS modifié pour « intérêt public »

Le projet en cause est le lauréat d’un concours organisé par le Parlement. On le doit au bureau d’architectes français Chaix & Morel, déjà auteurs de la rénovation du Petit Palais à Paris. Il prévoit de rehausser le bâtiment de 3 étages vitrés sur le toit pour doubler sa superficie de 6,000 m2. Il recouvrirait de la sorte la cour intérieure de l’Institut Eastman, pourtant zone d’espace vert.

Problème selon l’ARAU : «le projet modifie dramatiquement la perspective du parc qui l’entoure, pourtant classé. Il dénature aussi l’aspect classique, l’élégance, la sobriété et l’harmonie de proportion du travail originel de Polak. De plus, la Région doit modifier son Plan Régional d’Affectation du Sol (PRAS) pour permettre les travaux dans la cour. Elle a donc décidé de légitimer vaille que vaille “l’intérêt public” de la Maison de l’Europe, condition qui permettrait de modifier le PRAS».

Après avoir pondu vite fait un projet d’arrêté l’autorisant. «Encore heureux qu’ils n’aient pas demandé de parking souterrain», raille Isabelle Pauthier.

Selon l’ARAU, la Région s’aplatit devant l’Europe. «De tels obstacles seraient rédhibitoires pour n’importe quel autre projet». Isabelle Pauthier insiste cependant sur le fait que ni l’ARAU ni aucun de ses partenaires de lutte ne s’oppose à l’idée même de Maison de l’Europe, «même si la nature de ses expos permanentes ou temporaires ne nous semble pas bien définie : que veulent-ils mettre dans le bâtiment?»

Les associations craignent aussi les répercussions pour le Parc Léopold. «7 500 visiteurs par semaine, cela fait 390 000 par an : les incidences sur l’environnement, celles liées au chantier, aux livraisons…, seront importantes».

« Des ascenseurs qui détruisent les perspectives »

L’ARAU craint surtout que l’exemple de la Maison de l’Europe ne fasse jurisprudence et que «ce type de phénomène dérégulateur ne s’étende à toute la région».

«Il y a moyen de faire un musée extraordinaire dans ce bâtiment extraordinaire, concède Marco Schmitt, de l’Association du Quartier Léopold (AQL). Mais sans enlever les fresques ni plaquer des murs de béton où faire glisser les ascenseurs en détruisant des perspectives.»

Difficile cependant pour les riverains de faire entendre leur voix dans un quartier où, finalement, personne ne vote à Bruxelles…

«Il n’y a aucune conscience du patrimoine architectural à la Région bruxelloise, assassine Isabelle Pauthier. Pour nous, “l’utilité publique” se définit davantage dans une protection du patrimoine que dans sa destruction».

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