Nageurs au-delà des frontières

Amputé des bras et jambes, Philippe Croizon, 44 ans, a relié tous les continents à la nage.

Associated Press/Reporters

Philippe Croizon a jadis perdu bras et jambes. Avec son pote Arnaud Chassery, il vient de relier les cinq continents à la nage…

Ils ne voulaient pas être des «conquérants de l’inutile ». Alors ils ont proposé à l’ONG Handicap International d’être ses ambassadeurs. « On les apprécie car ils travaillent sur du long terme, insiste Philippe Croizon, amputé des deux bras et des deux jambes après avoir été électrocuté en 1994. S’il faut rester quinze ans dans un pays, ils y restent. Moi qui ai des prothèses, je sais la chance que j’ai d’être en France, avec un vrai suivi médical. Mais dans plein de pays, être invalide comme moi est un cauchemar. »

Philippe Croizon et Arnaud Chassery. Un invalide et un valide. Ils se sont fait connaître en 2010, en traversant ensemble la Manche, 34 km de mer déchaînée, considérée comme l’Everest de la natation. Ces deux Français étaient hier de passage à Bruxelles, au retour des Jeux Paralympiques de Londres où ils avaient officié comme consultants. Encore dans l’euphorie du succès de ces compétitions, malheureusement peu relayées par les chaînes de télé belges et françaises : « Des stades combles. Sept millions de spectateurs pour la clôture! À Londres, ils ont de l’avance dans l’ouverture aux sportifs handicapés. Car sont des vrais sports, même si certains sont étranges a priori. Et les performances sont de très haut niveau ».

Les exploits sportifs, Philippe Croizon et Arnaud Chassery peuvent en parler. En quatre mois, de mai à août dernier, ils ont réalisé le projet fou de relier à la nage les cinq continents. Quatre traversées complexes et périlleuses, mais hautement symboliques. « Au départ c’est juste l’idée de deux potes. Les messages sont venus ensuite  : relier les continents, rapprocher les choses et les gens. Et abolir les différences. »

Traversée 1. relier l’Asie et l’Océanie : 15 kilomètres à vol d’oiseaux et 7h35 de nage, pour rejoindre Wutung, petit village de pêcheur isolé au nord de la Papouasie, en Nouvelle Guinée. « Pas simple. L’Indonésie nous a compliqué la vie en nous interdisant d’effectuer la traversée avec nos seuls visas touristiques. Et la traversée n’était pas sans danger. Méduses, requins. Heureusement, ces derniers étaient au régime (rires) ».

Traversée 2 : relier l’Afrique à l’Asie. Après avoir rejoint les plages du golfe d’Aqaba, en Jordanie, ils s’élancent dans les eaux chaudes de la Mer Rouge, en direction de Taba Height, station balnéaire de la péninsule égyptienne du Sinaï. 15 km et 5h25 d’efforts. Avec soudain les garde-côtes israéliens «pourtant prévenus et qui pourtant vous braquent en vous enjoignant de quitter immédiatement les eaux israéliennes ».

Traversée 3 : relier l’Afrique et l’Europe. Une traversée du Détroit de Gibraltar, 16 km en 5h20, par une mer démontée. «Sans compter les nappes d’hydrocarbures! 850 cargos passent par là tous les jours. »

Traversée 4. Relier l’Amérique et la Russie. C’est l’apothéose de l’expédition, la traversée du Détroit de Béring. 4 km et 1h20 de nage. « Mais de tous les dangers, avec une eau à 4 degrés et les risques d’hypothermie. Heureusement que nous étions protégés par des pêcheurs inuits. Car avec nos combinaisons, nous avions l’air de phoques, un régal pour les morses qui peuvent vous happer et vous entraîner au fond de l’eau, juste pour voir si vous êtes à leur goût ».

La mer de la Tranquillité

Quatre traversées donc, 400 000 euros de budget et 18 mois de préparation. «Au cours desquelles il a fallu nager 4 à 5 km par jour. Et puis apprendre à affronter les divers dangers. Pour ça, la sophrologie nous a été très utile. Face à certains animaux, il faut pouvoir ne pas montrer sa peur », racontent Philippe et Arnaud.

Prochain objectif : « Je rêve de traverser la mer de la Tranquillité… sur la Lune », sourit Philippe Croizon, qui va se reposer un peu et se consacrer à des tournées de conférences et des rencontres dans les écoles. Pour raconter son histoire, celle d’un homme qui a perdu bras et jambes à l’âge de 26 ans, qui a choisi de vivre et qui à 44 ans, à force d’obstination, est devenu l’homme qui nage «au-delà des frontières ».

Le 30 novembre prochain, sur France 3, Thalassa spécial 110 minutes sur les exploits des deux nageurs..