LITTERATURE

Quand la lumière s’éteint sur la RDA

Quand la lumière s’éteint sur la RDA

Né dans l’Oural en 1954, Eugen Ruge a vécu en Allemagne de l’Est qu'il a quittée en 1988.

Tobias Bohm

Portrait d’une famille d’Allemands de l’Est à travers quatre générations, «Quand la lumière décline» est le premier roman d’Eugen Ruge.

Quand la lumière décline est une ample fresque mêlant la petite et la grande Histoire. Eugen Ruge, mathématicien d’origine est-allemande, y dépeint avec brio la vie d’une famille vivant en RDA durant la seconde moitié du XXe siècle, de la fondation de l’État après-guerre à l’arrivée au pouvoir de Gorbatchev et à la chute du Mur de Berlin.

Voici d’abord Wilhelm et Charlotte, communistes convaincus qui, au terme de leur exil mexicain pendant la Deuxième Guerre mondiale, regagnent la «nouvelle Allemagne» afin d’y bâtir un communisme radieux.

Pour avoir critiqué le pacte germano-soviétique, leurs deux fils, Werner et Kurt, sont envoyés au goulag. Le premier y meurt, le second revient en 1956 avec une épouse russe, Irina. Devenu un historien officiel et auteur prolifique, couvert de médailles et de décorations, il finit par espérer l’avènement d’un communisme «à visage humain».

Son fils, Alexander, dit Sacha, conçu à l’annonce de la mort de Staline, est complètement lucide quant à la capacité de ce régime à rendre l’homme heureux. Obligé d’aller défendre les frontières de l’État pendant son service militaire en 1972, il se désole de ne pouvoir assister à un concert des Rolling Stones ou manifester comme à Berlin Ouest. Il finira d’ailleurs par fuir le pays en octobre 1989, quelques jours avant la chute du Mur de Berlin. Quant à Markus, son fils né au milieu des années 1970, il est déjà dans l’après.

Cette saga est d’autant plus réaliste qu’elle est inspirée de la famille de l’auteur lui-même. Qui a attendu plus de 55 ans avant de se mettre à l’écrire. «Après mon départ de RDA en 1988, parce que je m’ennuyais et que je ne voyais pas d’espoir dans ce régime, même si personne ne pouvait imaginer sa disparition, je pensais que ce pays et le socialisme ne m’intéresseraient plus jamais,sourit-il.Mais après la chute du Mur de Berlin, je me suis rendu compte que les membres de ma famille pouvaient être d’intéressants personnages de roman. Même s’ils n’en sont pas la copie conforme. Si, par exemple, j’ai beaucoup de points communs avec Alexander, il n’est pas tout à fait moi. Et mon oncle n’est pas mort au goulag.»

Alternant les points de vue, le roman est construit en vingt chapitres mélangeant les dates, de 1952, l’année du retour de Wilhelm et Charlotte en RDA, à 2001 et le voyage d’Alexander au Mexique sur la trace de ses grands-parents. Un même jour revient à six reprises, sous autant de regards différents, le 1er octobre 1989 où la famille se réunit pour les 90 ans du patriarche. «Comme je ne suis pas sûr de ce qu’est la vérité, réfléchit Engen Ruge, je ne veux ni juger ni condamner, ni défendre la RDA ou les personnages. C’est pourquoi le roman est construit comme une mosaïque multipliant les perspectives.»