Didier Comès, le géant aux pieds d’argile

Didier Comès, le géant aux pieds d’argile

« Souvent, une expo pareille, c’est soit pour un enterrement, soit pour un hommage », plaisante Didier Comès.

Catherine Henry

« Je ne suis pas un très bon dessinateur », ose Didier Comès. La rétrospective que lui consacre le Musée des Beaux-Arts de Liège démontre, au contraire, l’incommensurable talent de ce grand du 9e art.

Il en va parfois ainsi des plus grands artistes de leur temps : insensibles aux compliments, modestes malgré les hommages. En plus de 40 années de carrière, Didier Comès a tracé son sillon avec un talent et une cohérence que tous lui reconnaissent. Tous, sauf lui : « Je ne suis pas un très bon dessinateur, confie-t-il dans un petit sourire qu’il ne peut plus cacher derrière l’imposante barbe qu’il portait autrefois. Mais j’ai des qualités de conteur. Et les deux mis ensemble, ça fonctionne… »

Entre Belgique et Allemagne

Plutôt bien, même.La Belette, L’arbre-cœur, La maison où rêvent les arbresou encore Dix de Der : tous ces ouvrages figurent sur les étagères des bédéphiles les plus acharnés. «Ils sont même étudiés dans certaines universités», enchérit Thierry Bellefroid, journaliste bien connu de la RTBF et commissaire de À l’ombre du silence, la rétrospective Didier Comès qui s’est ouverte hier au Musée des Beaux-Arts de Liège et s’étirera jusqu’au 16 septembre.

Pour comprendre l’œuvre de Comès, il faut d’abord se pencher sur son berceau. Car le petit Dieter, de son vrai prénom, est en février 1942, d’une mère belge mais d’un père allemand. C’était à Sourbrodt, dans nos cantons de l’Est. Des terres « offertes » à la Belgique par le traité de Versailles et récupérées par le IIIe Reich. Enrôlé de force dans la Wehrmacht, le père de Didier Comès ira se battre vêtu de l’uniforme allemand sur le front russe. Avec, toujours sur lui, la photo de son nourrisson. « Il en parle beaucoup : être né à ce moment et dans ce contexte fut créateur pour lui, souligne Thierry Bellefroid. Toute son œuvre future est liée à cela. »

Son premier grand succès, L’ombre du corbeau, en est le plus parfait symbole : cet album, publié en 1975 et que Casterman réédite pour la première fois aujourd’hui, met en scène un jeune soldat allemand rescapé des bombardements alliés. Tout l’univers de Comès est déjà là : la guerre, les envolées fantastiques et les corbeaux. L’action, aussi, se situe près de chez lui, dans ces campagnes qu’il n’a jamais quittées et où, aujourd’hui, il dit «chercher le plaisir graphique» au calme de son atelier des Hautes Fagnes. Seul, privé de l’affection de son épouse, disparue il y a six ans, et à qui il dédiait, jeudi, l’exposition liégeoise.

Chamanisme et différence

«Pourtant, annonce Thierry Bellefroid, avec cette rétrospective, je voulais aussi montrer au grand public qu’il ne faut pas réduire Didier Comès au dessinateur des contrées ardennaises et de la sorcellerie. » Sa bibliographie recoupe, c’est vrai, bien d’autres thématiques. Le chamanisme, auquel il a consacré un album entier avec Les Larmes du Tigre. est une autre de ses obsessions. Mais Comès, qui a aussi signé un album érotique avec Eva, est aussi l’auteur de la différence : son chef-d’œuvre resteSilence, ou les (més)aventures d’un simple d’esprit confronté à une société intolérante : «Il ne veut pas juger les marginaux, poursuit Thierry Bellefroid. Peut-être parce que lui-même, en tant qu’artiste, s’est toujours senti un peu à la marge. »¦

« À l’ombre du silence », du 11 mai au 16 septembre, Musée des Beaux-Arts de Liège (BAL).

« L’ombre du corbeau », Casterman, 64 p., 16 €.