L’opéra du pauvre de Léo Ferré enfin créé sur scène

Isabelle Françaix

Joué confidentiellement, pratiquement indisponible sur CD, « L’opéra du pauvre » de Léo Ferré va enfin avoir scène à sa mesure.

La nuit a volé l’ombre. Les animaux décident alors d’intenter un procès à la nuit. Nous sommes en 1983, Léo Ferré a 67 ans. L’homme, le poète et musicien qui n’hésite pas à mêler, sur scène Ravel, Beethoven et ses propres compositions décide de reprendre La Nuit, un ballet oratorio écrit en 1956 pour le danseur et chorégraphe Roland Petit. Il veut transformer ce ballet en une œuvre ambitieuse, allégorique et flamboyante. Ce seraL’opéra du pauvredans lequel on retrouvera aussi d’autres de ses compositions comme La ballade du hibouet des extraits deLa vie d’artiste.

Jamais « réellement » mis en scène – l’artiste le chantera seul, endossant tous les rôles tour à tour – cet opéra va enfin connaître une nouvelle vie. « Ferré estimait que son opéra ne pouvait être mis en scène. » Jean-Paul Dessy, directeur musical de l ‘Ensemble musiques nouvelles est à l’origine de ce projet avec le metteur en scène Thierry Poquet. « J’ai découvert Ferré quand j’avais 15 ans, sourit le musicien, j’ai entendu cet homme qui s’adressait à Beethoven comme à un grand frère, qui lui disait « tu ». Vingt ans plus tard j’ai découvert L’opéra du pauvre sur un double CD. Une œuvre peu connue, plutôt un long poème symphonique où Ferré a mis tout ce qu’il aime et montre tout ce qu’il est : un faiseur de tubes, un poète, un symphoniste, un compositeur classique… En clair un Orphée d’aujourd’hui tout autant poète que musicien. J’ai eu envie de monter cette œuvre sur les planches même si lui-même affirmait que c’était impossible. »

Dessy et Poquet ont d’abord dû convaincre Marie et Mathieu Ferré, la femme et le fils de l’artiste. « Grâce à leur confiance, confient le musicien et le metteur en scène, nous pouvons monter un « Opéra du pauvre » fidèle à son auteur et incarné par sept acteurs-chanteurs, un acrobate et un orchestre de chambre. Sans déranger un seul mot ni une seule note, les interprètes incarneront sa parole à bras-le-corps, à pleine voix. »

« Il était important pour moi, explique à son tour Thierry Poquet, de redéployer l’œuvre dans l’espace, de donner à ce dernier un traitement poétique. » Sept comédiens, un chanteur, un acrobate et douze musiciens seront sur cette scène. « L’espace le plus proche des spectateurs, poursuit Thierry Joquet, sera l’endroit où se déroule le procès. L’espace de la nuit, plus magique sera plus lointain mais il y aura des interférences car on n’échappe pas à la nuit… Si on ne plonge pas dans son désordre, on n’a jamais la force d’affronter le jour. C’est le message de Léo Ferré. »

Très symbolique, l’œuvre se décline entre paroles chantées – slams avant la lettre – que l’auteur-compositeur aimait particulièrement mais aussi mélodies et textes.

Deux heures pour redécouvrir un grand artiste.¦