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La presse franchit la ligne jaune

« Brûle en enfer ! », avait lancé, vengeur, le Daily News dans son édition du 2 mai.

L’indignation suscitée, tantôt par la mort de Ben Laden, tantôt par la libération de Michelle Martin, a poussé certains médias à franchir la ligne jaune de la subjectivité. Ou quand l’émotion prend le pas sur la raison.

Il n’y a pas que sur les réseaux sociaux que les commentaires haineux se déchaînent à l’encontre d’Oussama Ben Laden et Michelle Martin. Depuis la mort du premier, dans une forme de « justice » qui laisse pantois quand on sait qu’elle a été rendue par un prix Nobel de la paix, et l’annonce de la libération de la seconde, les médias, eux aussi, n’hésitent pas à prendre parti, quitte à verser dans un populisme de mauvais aloi.

« Rot in hell ! » (« Brûle en enfer ! »), avait titré, en pleine page, le New York Daily News au lendemain de la disparition du leader d’al Qaïda. Dur et vengeur. Hier, pour commenter la relaxe possible de Michelle Martin, certains quotidiens belges ont, eux aussi, joué la carte de l’émotionnel. La Dernière Heure, plus parfait exemple, offrait ainsi à voir une photo plein pot de l’ex-épouse de Marc Dutroux accompagnée de qualificatifs savamment choisis et s’étalant en lettres capitales : « scandaleux », « honteux », « insultant » ou « intolérable », pour ne prendre que ceux-là.

« La presse ne fait plus l’opinion, elle court derrière elle »

Étonnant ? Même pas, selon Marc Lits, directeur de l’Observatoire des Médias à l’UCL : « Poussée par un contexte économique difficile, on voit de plus en plus souvent la presse, et plus particulièrement la presse écrite, jouer un rôle de porte-voix de l’opinion publique. Ce n’est plus la presse qui construit l’opinion, mais la presse qui court derrière l’opinion. Et qui prend parfois les positions les plus communément répandues en espérant que là où il y a de l’émotion, il y aura aussi des ventes. »

L’émotion plutôt que la raison, donc. Un dicton qui, selon ce spécialiste des médias, trouve sa source chez nous dans l’affaire Dutroux et la mort du Roi Baudouin, quelques années plus tôt : « L’affaire Dutroux a été un tournant : certains médias ont sorti des premières pages en forme de condoléances adressées directement aux parents. C’est aussi à ce moment-là que les journaux ont massivement rouvert les courriers des lecteurs, qui avaient presque totalement disparu de leurs pages. On était alors dans de l’émotionnel pur et il était très difficile, pour les médias, de conserver un rapport distancié par rapport à l’événement, sous peine de se voir taxé de monstre froid. Aujourd’hui, alors que tout cela s’est passé il y a déjà 15 ans, on voit toute cette émotion remonter et se transformer en haine à l’encontre de la coupable, y compris chez les plus jeunes, qui n’en ont souvent aucun souvenir. Et les médias n’y sont pas pour rien, même s’ils ne sont pas, fort heureusement, tous à ranger dans le même sac. »

« Si vous restez neutre, on vous taxe de monstre froid »

Pour Marc Lits, c’est clair : c’est un jeu dangereux, qui pourrait nuire aux médias autant qu’à la société : « Cela pose des questions sur le rôle démocratique de la presse, qui est censé être un lieu de médiation qui tranche avec internet et les réseaux sociaux, où l’on assiste actuellement un déferlement de haine. Au contraire : alors que certains réseaux sociaux, qui ne sont donc pas des professionnels de l’information, ont choisi de fermer certaines de leurs pages en raison de cette haine ambiante, des journaux laissent ouverts des forums et blogs sur lesquels certains s’en donnent à cœur joie. C’est interpellant, mais c’est aussi le caractère désormais immédiat de l’information qui veut cela. J’ai ainsi été très surpris de voir nos chaînes de télévision se lancer dans des émissions spéciales, au détriment des autres sujets d’actualité et même d’émissions annoncées à grand renfort de publicité et néanmoins annulées.»

Lumumba, déjà…

Pour autant, le phénomène décrit par Marc Lits et dans lequel se fourvoient aujourd’hui certains médias n’est pas aussi neuf qu’on pourrait le penser : dans les années suivant leur création, nombreux sont les journaux, alors très orientés idéologiquement, à avoir affiché leurs posit