bande dessinée

Israël, les premières heures

Israël, les premières heures

Vingt ans qu’il nourrissait le projet de mettre en scène les débuts d’Israël, au sortir de la seconde guerre mondiale. «?Mais dès qu’on disait Israël, ça bloquait, sourit, encore un peu énervé, Yann Le Pennetier.La position, c’était : on n’en parle pas parce que ça se passe en Israël. Or, cette histoire aurait pu se dérouler n’importe où ailleurs, lors de la guerre civile espagnole, par exemple. Mais il paraît que ça allait ennuyer tout le monde…?»

C’est pourtant tout le contraire : Mezek, finalement sorti le 22 avril, est une plongée captivante dans l’Israël de 1948. Un état naissant dont les voisins arabes menacent déjà la souveraineté. Et qui devra faire appel à des mercenaires étrangers pour défendre ses frontières, en commençant par les airs. Parmi les aviateurs recrutés, un certain Bjorn : un beau Suédois, qui cache un lourd secret et symbolise, à lui seul, tous les paradoxes de l’époque et le pragmatisme affiché, quelques mois après l’Holocauste, par les dirigeants juifs : «?Israël s’est retrouvé avec une guerre sur les bras alors que le pays manquait de tout, et d’abord des soldats, avance André Juillard, qui dessine cette étonnante épopée. Le pays a donc fait massivement appel à des mercenaires venus des quatre coins du monde.?» Encore fallait-il les équiper : «?Il y avait un embargo sur les armes, poursuit Juillard, et seule la Tchécoslovaquie a accepté de leur fournir des avions de combat, les fameux Mezek. En fait d’anciens… Messerschmitt allemands qui avaient affronté les Alliés pendant la guerre et que l’on avait baptisés de la sorte (NDLR : en tchèque, «?Mezek?» signifie «?mule?») tellement ils étaient difficiles à piloter.

Heureusement, les services secrets israéliens parvenaient, de temps à autre, à acheminer jusqu’à eux des Spitfire en pièces détachées : «?Mais ils étaient attribués en priorité aux jeunes pilotes israéliens?», tempère Yann. Car dans cette armée naissante, les mercenaires côtoyaient de jeunes recrues locales, qu’ils étaient censés encadrer. Or, certains, parmi eux, voyaient d’un très mauvais œil ces étrangers venus défendre leur jeune patrie d’abord pour l’argent, ensuite pour le frisson : «?Certains d’entre eux étaient de simples ouvriers avant la guerre, dit encore Yann. Après avoir connu l’ivresse du combat aérien, on peut comprendre qu’ils n’aient pas eu envie de retourner ans une usine. Tout comme on peut comprendre les jeunes Israéliens, qui voulaient prouver qu’ils n’étaient pas des «?sous-hommes?». D’autant qu’il n’y avait par exemple aucune commune mesure entre la paie d’un soldat israélien et celle d’un mercenaire touchant, en outre, une prime à chaque avion ennemi abattu. Mais c’était ça ou rien.?»

Parmi ces mercenaires, on trouvait d’ailleurs des pilotes juifs «?qui ne croyaient pas en Israël?». Et des «?héros?» comme Bjorn, un homme torturé qui cache un secret bien lourd à porter (sans en dire trop, il a participé, à son corps défendant, aux exactions de 40-45) et a… réellement existé : «?C’est un ami qui m’a parlé de l’un de ces cousins impliqué de la même façon dans la seconde guerre mondiale. À tel point qu’il a fini par se suicider.?Cet album lui est sobrement dédié.?»¦

«?Mezek?», Yann/Juillard,

Le Lombard, 64 p., 15.95 €.