Faut-il brûler les Magritte?

Les six récompenses (sur dix) de Van Dormael font débat. Reporters

Au-delà de la volonté légitime de promouvoir le cinéma de chez nous, les Magritte ont été, avec l’improbable triomphe de Jaco Van Dormael, le révélateur d’un milieu consanguin, où le copinage n’est plus la conséquence, mais la règle.

1. Un improbable plébiscite. Jaco Van Dormael a été le grand bonhomme de la cérémonie de samedi. Meilleurs film, réalisateur, scénario, image, montage et musique originale : son Mister Nobody a écrasé la concurrence. Étonnant dans le chef d’un film qui avait rencontré un succès honorable dans les salles belges, mais s’était généreusement ramassé partout ailleurs. Surprenant, aussi, pour un long-métrage refusé en sélection officielle au festival de Cannes… 2009. Bizarre, toujours, pour une oeuvre… anglophone au budget (33 millions €) digne d’un blockbuster américain et qui concourait, pour le titre de meilleur film, face à un Illégal nominé, lui, pour le césar du meilleur film étranger remis ce 25 février, en compagnie d’Invictus, Inception et The Social Network.

2. Il faut sauver le soldat Jaco. Alors, chef-d’oeuvre réhabilité ou conspiration ? Ni l’un, ni l’autre. Mais le reflet d’un milieu, celui du cinéma belge, au sein duquel le copinage est la règle, et où l’on n’a pas peur de cumuler les casquettes. Prenez le gentil Jaco : il est, avec les Dardenne et d’autres barons du 7e art noir-jaune-rouge, cofondateur de l’académie Delvaux, celle qui organise les Magritte.

Mais siège aussi au conseil d’administration de l’événement tandis que, samedi, il était le président d’honneur de la cérémonie. Ça lui aura permis d’embrasser à six reprises une Helena Noguerra un peu pathétique à force de chercher le buzz. Mais ça pose surtout des questions sur le crédit à apporter à ce palmarès, qui sonne davantage comme une rédemption pour un réalisateur guère épargné par la critique que comme le résultat d’un travail objectif : «Quand on regarde le palmarès, nous confie une observatrice présente sur place pour une chaîne de télévision, on s’aperçoit que chaque gros producteur francophone a reçu une récompense, même minime…»

3. Microcosme consanguin. Alors, truqués, ces Magritte ? Orientés, plutôt. Par les votes des 650 membres de l’académie Delvaux, bien sûr. Mais aussi, parmi eux, par des producteurs qui, ces dernières semaines, ont tout fait pour pousser leurs «poulains»: «J’ai subi un violent lobbying de plusieurs d’entre eux, qui m’enjoignaient de m’inscrire à l’académie Delvaux et de voter pour leurs films», témoigne la même source. Pour tous ces professionnels des métiers du cinéma, il n’y a là rien d’anormal : ils sont habitués à évoluer dans un microcosme consanguin, où le renvoi d’ascenseur est monnaie courante, et l’omerta sur le sujet la règle.

Ainsi, la Communauté française, qui a mis 110 000 € dans une cérémonie qui en aura coûté six fois plus, consacre-t-elle chaque année 23 millions d’euros au cinéma francophone. Et qui est chargé d’accorder ces subsides ? Une commission modifiée tous les trois ans, composé d’institutionnels et... des professionnels du métier, bien sûr.

Parmi ces derniers, les Dardenne, Lafosse, Hansel et… Van Dormael (620000 € perçus pour Mister Nobody) y ont bien sûr siégé. Comme tout le monde, ou presque. Si bien que de «juges » un jour, ils passent au statut de « jugés» le lendemain, implorant à leurs camarades de la veille les sous nécessaires à boucler leur projet à venir. Constat similaire chez Wallimage : le fonds économique, qui dépend de la Région wallonne, est dirigé par Philippe Reynaert. Lequel, en plus de présenter l’émission critique – on croit rêver – Ciné Station sur la RTBF, est membre du CA de l’académie Delvaux aux côtés d’un certain Jaco Van Dormael. Que Wallimage a évidemment soutenu financièrement pour Mister Nobody. CQFD. On ne s’étonnera plus, après ça, du coup de pouce tacite offert, grâce à leurs votes, par ses «amis» au cinéaste brabançon samedi soir.

4. Aux oubliettes? Alors, faut-il déjà ranger les Magritte au placard ? Pas nécessairement. Car, et même si Cécile de France — qui s’est excusée — a quelque part raison de

réclamer une cérémonie nationale

, il est indispensable d’offrir plus de visibilité à notre cinéma.

Sans doute y parviendrait-on plus aisément s’il recelait davantage de comédies – Les Barons ne peuvent pas servir d’alibi pendant 15 ans. En attendant, les Magritte peuvent aider. Patrick Quinet, vice-président de la manifestation et par ailleurs patron d’une maison de production et d’une société de tax shelter, ne s’en est d’ailleurs jamais caché : ces prix sont d’abord là pour «promouvoir le cinéma francophone ». Et aider Be tv, qui a pris tous les frais de captation de la retransmission en direct de samedi à sa charge (45000 €), à valoriser les films qu’elle soutient via sa maison- mère, Tecteo.

Au-delà de l’opération marketing, il faudra simplement veiller à conserver à la cérémonie un minimum d’objectivité. Ne fût-ce qu’en façade. Histoire de ne pas prendre les spectateurs pour des poires. Car même quand on s’appelle Magritte, ça ne se fait pas.