LIÈGE

10 salles de cinéma à la Médiacité: bataille d’arguments, entre les détracteurs et le promoteur

10 salles de cinéma à la Médiacité: bataille d’arguments, entre les détracteurs et le promoteur

Une des salles appartenant à la société Belga Films, dans le centre commercial Docks à Bruxelles. EdA JR

À Liège, l’enquête publique concernant le complexe de 10 salles de cinéma est en cours. Les Grignoux, urbAgora et certains riverains s’y opposent. La société Belga Films, elle, aimerait ouvrir le nouveau complexe fin 2018. Explications.

La Médiacité accueillera-t-elle un jour un complexe de salles de cinéma? Le projet en est à son énième soubresaut, en ce début d’année. Une enquête publique est en effet en cours, concernant un projet de 10 salles (1600 sièges au total) porté par la société Belga Films. Alors que l’on évoque ce projet depuis une quinzaine d’années dans le Longdoz, cette étape pourrait s’avérer déterminante.

Belga Films avait déjà effectué une demande de permis en 2014. Le projet comportait 6 salles et 1000 sièges. «Nous avions réduit le format, de manière à ne pas devoir effectuer une nouvelle étude d’incidences», rappelle André Harvie, directeur de l’exploitation chez Belga Films. Mais la Ville de Liège a néanmoins réclamé une telle étude, début 2015, «à notre grande surprise». Déjà, des voix s’élevaient pour contester le bien-fondé du projet.

10 salles, 1600 sièges, ouverture fin 2018?

Toujours est-il que l’étude a finalement été réalisée que l’actuelle enquête publique prendra fin le 1er février 2017. Belga Films en est revenue au format 10 salles, mais en diminuant un peu le nombre de sièges, «pour augmenter le confort». Après l’enquête, la décision de la Ville de Liège concernant ce projet, dont l’investissement «dépasse 10 millions d’euros», sera déterminante.

Une réponse positive impliquerait une construction rapide du complexe. «Nous sommes prêts, le travail architectural est achevé, l’entreprise de construction est sélectionnée», précise André Harvie. Belga Films envisage, étant donné les délais de procédure nécessaires, un début de chantier ver septembre 2017, avec une ouverture programmée pour fin 2018.

 

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Cela fait cinq ans que nous nous sommes lancés dans ce projet, nous avons fait trois propositions différentes.

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Même en cas d’approbation de la Ville, la possibilité d’un recours devant le Conseil d’État est à envisager. «Dans ce cas, il faut compter 12 à 18 mois supplémentaires.» Et si la Ville décide de recaler le projet? Belga Films jettera vraisemblablement l’éponge. «Cela fait cinq ans que nous nous sommes lancés dans ce projet, nous avons fait trois propositions différentes. Si c’est non, on va arrêter les frais. Le projet de cinéma est né en 2001, on est en 2017, le délai raisonnable est dépassé», glisse André Harvie.

Les Grignoux et urbAgora s’y opposent

Le projet «Médiaciné» ne fait pas que des heureux à Liège. Dans le contexte de l’enquête publique, deux associations viennent même de former une plateforme baptisée «Liège au cœur», pour protester contre le complexe cinéma. Il s’agit de l’ASBL urbAgora, très active à Liège sur les problématiques de l’urbanisme, d e la mobilité, des enjeux urbains etc. La seconde n’est autre que Les Grignoux, l’ASBL qui chapeaute les cinémas Sauvenière, Churchill et Le Parc… et désormais le Caméo à Namur.

Ce qui pose problème

Du côté d’urbAgora, on n’y va pas par quatre chemins. «Ce projet ne nous semble absolument pas pertinent, il n’a pas sa place dans le Longdoz. Il pose de gros problèmes d’équilibre à bien des égards», estime Baptiste Boulier, porte-parole de l’ASBL.

Autre chose qu’un cinéma

Depuis 2009, le Longdoz abrite la Médiacité et c’en est assez, «pour ce quartier déjà déshérité de la ville de Liège». La dent creuse où est censée s’installer le cinéma devrait accueillir autre chose, «comme du logement, ou un espace vert, dans un quartier qui en manque cruellement».

Le fonctionnement en «vase clos» de la Médiacité déplaît. «Les gens viendront en voiture, stationneront dans le parking souterrain, prendront l’ascenseur, iront au cinéma et repartiront aussitôt. Qu’on ne nous dise pas que ce projet est bénéfique pour le quartier du Longdoz», s’insurge-t-il.

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Les gens viendront en voiture, stationneront dans le parking souterrain, prendront l’ascenseur, iront au cinéma et repartiront aussitôt.

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Des riverains eux-mêmes commencent à se mobiliser. Une réunion est d’ailleurs programmée ce mercredi soir dans un café du quartier.

La voiture, rien que la voiture

Du point de vue de la mobilité, le projet ne passe pas davantage. «La pression automobile est déjà énorme dans cette zone, avec le boulevard Poincaré, lz rue Grétry saturée et les quais, qui sont devenus une espèce d’autoroute urbaine, une liaison entre l’E25 et l’E40». urbAgora regrette un manque d’alternative pour les transports, qui ne favorisera qu’une fréquentation de clients se déplaçant en voiture. «L’étude d’incidence prévoit une part modale de 80% de voiture», signale-t-il.

Une concurrence au centre-ville

Du côté de l’ASBL Les Grignoux, Pierre Heldenbergh ne souhaite pas davantage l’arrivée des dix salles, non pas pour de triviales questions de concurrence entre salles, cependant. «Depuis plusieurs années, pas mal de décisions ont permis de relancer une belle dynamique culturelle au centre-ville, avec l’arrivée du Sauvenière en 2008, la Cité Miroir, le Reflektor, la rénovation de l’opéra, le Théâtre de Liège sur la place du XX Août», énumère-t-il.

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Une fermeture du Palace serait un désastre pour le centre-ville.

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Un complexe de dix salles à la Médiacité viendrait briser cette dynamique et concurrencer la vitalité du centre-ville. «Dans l’étude d’incidences, Belga Films table assez clairement sur une fermeture du Palace, ce qui serait un désastre pour le centre-ville.» Pour Pierre Heldenbergh, les Grignoux et le Palace (groupe Kinepolis) permettent une complémentarité de l’offre, vitale pour Liège. «Nous proposons du cinéma d’art et essai, mais il est indispensable que le public qui veut voir le dernier film avec Bruce Willis le trouve au centre-ville aussi!»

10 salles de cinéma à la Médiacité: bataille d’arguments, entre les détracteurs et le promoteur
Pour Pierre Heldenbergh, l’ouverture des 10 salles impliquerait une baisse de fréquentation de 200000 à 300000 spectateurs annuels dans le centre. ÉdA Debatty
«Ce multiplexe irait prendre des clients au Palace et – même si l’étude d’incidence prétend le contraire – à nous aussi. Après, elle table sur une augmentation de 16% du public de la région qui se rendrait au cinéma. Nous ne voyons pas du tout où ils vont les chercher, alors que le public a tendance à diminuer dans toutes les salles.» Du côté est de la ville, à proximité des vallées de l’Ourthe et de la Vesdre, ces salles pourraient même faire perdre des plumes dans un rayon plus large, jusqu’à Verviers, estime-t-il.

«Pour le centre de Liège, nous estimons que cela représenterait 200000 à 300000 spectateurs en moins, avec ce que cela implique pour la vie en ville, le commerce, l’horeca, etc.», estime encore Pierre Heldenbergh.

Des lettres à la Ville de Liège

Depuis la fin de la semaine dernière, la plateforme «Liège au cœur» mène la fronde et invite les Liégeois à se joindre à elle, notamment en envoyant une lettre-type aux services de l’Urbanisme.

Belga Films: «Nous sommes complémentaires»

La société Belga Films estime pour sa part qu’en 2017, il est plus que temps de voir le projet aboutir. «Le délai raisonnable est dépassé», insiste André Harvie, qui croit plus que jamais en Médiaciné.

10 salles de cinéma à la Médiacité: bataille d’arguments, entre les détracteurs et le promoteur
Le bar du cinéma Wh te à Bruxelles, un complexe également porté par la société Belga Films. ÉdA J.R.

Un premier argument de la société s’appuie sur le passé du dossier. «Il y a déjà d’autres études d’incidences, la Ville a délivré par trois fois un permis pour le projet, dans d’autres contextes, avec des formats plus importants. Il n’y a pas eu de recours à l’époque, les autorités ont estimé que des salles de cinéma y avaient leur place. Pourquoi, tout d’un coup, ne serait-ce plus le cas», s’interroge-t-il.

Un projet cohérent

Selon lui, le projet s’inscrit parfaitement dans son environnement, notamment d’un point de vue architectural. «Nous avons développé un beau projet, qui vient combler une dent creuse à l’angle du quai et de la rue Stouls. Actuellement, il n’y a rien d’autre que des plaques pour camoufler le chancre, à cet endroit.»

Pour André Harvie, Belga Films a déjà revu son projet, bien moins colossal que les vingt salles évoquées à une époque. Et surtout, il avance l’argument de la complémentarité.

La complémentarité avec les autres salles

«Nous savons que les Grignoux sont très bien implantés à Liège, ils y réalisent un travail remarquable, vraiment. Mais notre offre est différente, tout simplement. Nous n’attirerons pas les mêmes personnes.»

Le positionnement de Belga Films et l’image qu’elle entend développer veulent aussi se différencier de Kinepolis. En clair, la programmation sera mainstream, mais dans un environnement soigné, confortable, mettant l’accent sur un côté «premium». Belga Films a déjà ouvert huit salles dans le centre commercial Docks à Bruxelles. Le complexe de Liège s’inscrira dans la même lignée.

Pas de pop-corn, pas de nachos

«Pas de pop-corn ni de nachos chez nous, pas de distributeurs automatiques de friandises, mais des vrais serveurs, avec un accueil chaleureux, une ambiance décontractée, assez classe, avec du beau mobilier. On pourra y boire un verre, y manger un bout en toute décontraction», explique-t-il, comme pour se différencier du supermarché cinématographique Kinepolis de Rocourt.

10 salles de cinéma à la Médiacité: bataille d’arguments, entre les détracteurs et le promoteur
L’entrée du complexe Wh te à bruxelles. ÉdA J.R.