A quoi joue Bart De Wever?

Belga

L'argent de poche, les collabos et son cul. Bart De Wever n'en manque pas une pour outrer les francophones. Un expert en conflits analyse.

Vincent Laborderie, Bart De Wever parlait, il y a quelques jours, de «fédéralisme d'argent de poche». Maintenant, il déplore «l'amnésie wallonne concernant ses collabos». Les francophones se sentent et se disent insultés. Quel impact ce type de déclaration peut-il avoir sur les négociations?

Sur le fond, ses propos sur la seconde guerre mondiale méritent peu d'attention. À mon sens, ça n'a rien à voir avec la politique. Il s'agit plutôt de la réponse d'un homme blessé par un reportage de la RTBF mettant son grand-père en cause. S'il y a une stratégie de Bart De Wever derrière, c'est de ramener dans l'émotionnel, de revenir à cette idée que les flamands sont stigmatisés par un préjugé francophone les assimilant à la collaboration.

On fait trop de cas de ces déclarations, selon vous?

Absolument. Monter en épingle ces propos, c'est jouer dans le jeu de la N-VA. Chaque fois que les francophones montent sur leurs grands chevaux, ils tombent à pieds joints dans le piège. Si l'on veut torpiller les négociations, que l'on ne fasse pas autre chose. Il faut relativiser. Le fédéralisme d'argent de poche n'est pas forcément une insulte. Bart De Wever stigmatise un type de fédéralisme qu'il dénonce. Il veut que les régions gagnent elles-mêmes l'argent qu'elles dépensent. C'est tout.

L'émotion, c'est une arme de négociation ?

Si on veut aboutir à un accord, il faut justement sortir de l'émotion.

On n'a pas l'habitude en Belgique des phrases qui mettent de l'huile sur le feu...

Non. Mais cette manière de «rouler des mécaniques» n'est pas rare en politique dans d'autres pays. On vient de sortir d'une phase où pendant trois semaines, on s'est envoyé des noms d'oiseaux. Et maintenant, les négociations ont repris depuis mardi. Ce n'est pas un processus exceptionnel.

Les déclarations de Bart De Wever sur les collabos tombent cependant très mal. Elles risquent d'envenimer les choses.

Mais elles datent de mardi. Elles ont été faites dans une certaine ambiance où les francophones, eux-mêmes, se disaient prêts à la fin du pays. Si elles sortent aujourd'hui, c'est parce qu'un média francophone, «Le Soir», mis en cause par De Wever dans sa carte blanche du Standaard, le met en avant. Rien de grave n'a été dit sur le fond. Le seul vrai souci, c'est que plus on verse dans l'émotion, plus on retarde la conclusion d'un accord. L'émotion se joue sur les symboles. On ne fait pas d'accord sur des symboles. On fait des accords sur des choses concrètes.

En Belgique, les compromis se sont toujours construits dans un silence et un respect les uns des autres. C'est du jamais vu ce qui se passe ici.

En France, ce serait normal et bénin. En Belgique, c'est nouveau. L'esprit belge, c'est de négocier entre gens de bonne compagnie. Ici, c'est autre chose. Bart De Wever n'a pas la même vision globale de ce que doit être la Belgique. Par ailleurs, il a un mode de communication populiste. Ce n'est pas péjoratif quand j'emploie cet adjectif. Mais ça tranche avec un mode de communication consensuel auquel on est habitué.

Comment peut-on analyser le positionnement du PS et de la N-VA, alors?

On est dans la stratégie du «chicken game», le jeu de la poule mouillée. Cela fait référence au film « La Fureur de vivre» avec James Dean. Le différend s'y règle par un jeu un peu stupide où chacun doit sauter de sa voiture qui fonce vers une falaise. Et c'est le dernier à sauter qui a gagné. C'est le même schéma entre PS et N-VA. Celui qui gagne est celui qui fait croire qu'il n'a rien à perdre et donc qu'il est prêt à tout casser. C'est pour cette raison que le PS a fait ces déclarations sur la fin de la Belgique. Mais c'est, au départ, le jeu de la N-VA de dire qu'elle est prêt à tout faire sauter.

Les francophones disent sans arrêt qu'ils se posent des questions sur la véritable volonté de la N-VA d'aboutir à un accord. Leur crainte est énorme.

Dans le schéma dans lequel on est, faire croire qu'on ne veut pas forcément un accord est un avantage. Et la NVA en joue. Mais le seul véritable risque aujourd'hui, c'est de voir les négociations s'éterniser et de retourner à la case élections. Car la Flandre ne peut pas être indépendante. En tout cas pas aujourd'hui. Et la N-VA le sait.

Votre expertise concerne précisément la manière dont un futur état indépendant peut se faire reconnaître internationalement.

Oui. Et pour moi, il n'y a aucune chance que la Flandre puisse être reconnue sur la scène internationale comme état indépendant. Tout d'abord parce qu'en Europe, beaucoup de pays sont confrontés à des velléités régionalistes et auraient la crainte d'un phénomène de contagion. Ensuite, et surtout, parce que dans ce cas, la communauté internationale exigerait un referendum. Or si on se réfère aux sondages sur cette question, seuls 15% des Flamands veulent réellement l'indépendance. 80% des Flamands se définissent comme flamands et belges à la fois. Pour eux il n'y a pas de contradiction entre ces deux identités.