Les cimetières plus tout à fait à la mode

Les cimetières plus tout à fait à la mode

Les tombes traditionnelles sont moins demandées qu'avant. (photo EdA)

On achète des concessions sur le net. On répand ses cendres sur son potager. Histoires vécues. Évolution d'une société qui célèbre la mort comme jamais. Dossier complet à découvrir dans Vers l'Avenir, le Jour et le Courrier.

Les cimetières deviennent virtuel s ou s'improvisent le long des routes. Si on honore toujours les morts de sa famille, on le fait «autrement». Les potées déposées une fois l'an au pied de la tombe ne sont plus la seule manière. Loin de là.

On achète des concessions de tombes sur internet. Cela permet de célébrer sa grand-mère belge quand on a migré aux États-Unis. Cela correspond à des familles de plus en plus éclatées, décomposées, disséminées aux quatre coins de la planète.

On dresse des croix sur les bords des routes pour célébrer la mémoire des accidentés de la route, fauchés en pleine course. Ces petits monuments aux morts de fortune se multiplient ces dernières années. Non sans poser des questions urbanistiques. Planter cette croix sur le territoire public ou un mètre plus loin, sur un terrain souvent privé? Les croix des bords de route sont souvent plus fleuries et plus chéries que les tombes des cimetières. C'est le lieu du drame, du dernier souffle de vie.

L'incinération est largement répandue de nos jours. Un décès sur deux. De plus en plus souvent, la demande du défunt est de répandre les cendres sur le potager, «comme ça, je ferai de belles carottes». Ou en mer «pour nourrir les poissons».

La mort travaille nos contemporains comme jamais. Des copains sont en train d'aménager un vieux charbonnage: ils imaginent y être enterrés ensemble, à leur mort. Un homme vient d'acheter un vieux site industriel pour en faire son lieu de sépulture. On ne sait pas comment le législateur répondra à ces originalités. Mais ces idées germent, chez nous.

«C'est le miroir de l'ultra individualisation de notre société. On est tous des êtres absolument sublimes et uniques et donc on veut être enterrés comme tels», explique Olivier Servais, professeur d'anthropologie à l'Université catholique de Louvain. Il étudie la question de la mort dans notre société depuis dix ans. Pour cela, il a recueilli des dizaines de témoignages.

Les tombes deviennent de plus en plus des oeuvres originales, personnelles. Untel a fait construire une tombe en forme de bateau (il était marin), un autre a ajouté un aquarium, une troisième une moto... «Ces tombes extravagantes sont des évolutions tout à fait récentes. On veut laisser une trace de soi. Chacun se bricole donc sa mort, sa sépulture», explique l'anthropologue.

Rien de plus triste, de nos jours, qu'un cimetière militaire avec des rangées de croix alignées, toutes identiques. «Les cimetières militaires choquent alors qu'on les trouvait magnifiques autrefois. On ne supporte plus que chacun soit signifié par la même petite croix anonyme. Aujourd'hui le personnage central de l'enterrement, c'est le défunt. Il y a vingt ans, c'était le prêtre. Ou le rabbin, l'officier laïc,...», observe Olivier Servais.

On est très loin des théories qui disaient, il y dix ou quinze ans d'ici, que notre société souffrait de déni de la mort. Au contraire. Mais aujourd'hui chacun veut une mort, un enterrement, un lieu de célébration à son image. Et les cimetières cloisonnés, conçus au départ dans une vision «sanitaire», ne suffisent plus forcément à remplir cette fonction.

Et puis, autrefois la mort scandaleuse, c'était le suicide, la mort choisie. Aujourd'hui, c'est la mort d'un jeune adulte ou pire d'un enfant, emporté par la maladie ou un accident. «On est dans une société où la mort est devenue une anomalie, une étrangère. Mourir avant d'avoir atteint 60 ou 70 ans est considéré comme un scandale. Notre société ne nie pas la mort, elle la trouve scandaleuse», conclut Olivier Servais.