La neige a été vaincue. Elle a été dominée, pulvérisée, atomisée par des bataillons de combattants armés de brosses, de camions et d'épandeurs. Elle a été anéantie à grands jets de chlorure et de solutions chimiques. Jusqu'à ce qu'elle succombe, définitivement, à l'arme fatale du réchauffement climatique...

Reste le brouillard, immatériel et sournois, imprévisible. D'où vient-il? Tombe-t-il du ciel ou surgit-il de la terre? Nuage égaré, transpiration des forêts, haleine des fleuves et des ruisseaux.

En quelques minutes, sur quelques mètres, le brouillard vous enveloppe et vous immobilise: vous entrez dans une autre dimension, dans un nulle part ouaté.

Tous vos sens sont chamboulés. La vue n'est plus d'aucun secours. C'est à peine si vous reconnaissez un chemin familier. Les sons, en revanche, vous parviennent avec une limpidité féerique: une cour d'école dans le lointain, des pas sur la route, le clapotis des feuilles qui gouttent. Et les odeurs, ah, ces parfums d'automne! Le champignon, la mousse et la fumée, la terre humide et le bois détrempé...

Subitement, la nature s'est recroquevillée. Étape métaphysique entre l'été et l'hiver, le brouillard est à la vie moderne ce que le rêve est à l'efficacité: un passage obligé par la lenteur et par l'oubli. Mais le soleil s'insinue déjà entre les molécules de brume et vous impose le monde de sa cruelle lucidité.