Génocide arménien : un vote explosif

(photo Reuters)

Une commission du Congrès a adopté un texte reconnaissant le génocide arménien de 1915. Ankara fulmine. Bush est embarassé.

«Vingt-sept idiots d'Américains» titraient jeudi certains journaux turcs en faisant référence aux membres de la commission des affaires étrangères de la chambre des représentants. Ces derniers ont approuvé la veille un texte qui reconnaît comme un «génocide» la mort de plusieurs centaines de milliers d'Arméniens après 1915 sous l'Empire ottoman. Le texte, adopté par 27 voix contre 21, doit à présent être envoyé à la Chambre pour un possible vote en séance plénière, où les adversaires démocrates de Bush sont majoritaires.

«Inacceptable» pour le président Abdullah Gül et la majorité de la population turque, le texte suscite l'hostilité du gouvernement Bush qui craint un retour de flamme de son allié turc en Irak. Bush avait mobilisé tout son gouvernement contre cette résolution. La Maison Blanche s'est dite «déçue» jeudi et a affirmé son intention de poursuivre ses efforts pour empêcher une approbation finale par le Congrès.

Les États-Unis feraient face à «un affaiblissement significatif de leur partenariat avec un allié très important dans cette région», a averti avant le vote le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan.

Le texte «causerait un tort considérable à nos relations avec un allié crucial au sein de l'Otan et dans la guerre mondiale contre le terrorisme», avait abondé Bush. Condoleezza Rice et le secrétaire américain à la Défense Robert Gates ont été plus explicites : les opérations en Irak et leur ravitaillement risqueraient d'être sévèrement affectés par les possibles représailles diplomatiques turques.

Les États-Unis craignent en particulier que la Turquie cesse de mettre à disposition la base aérienne d'Incirlik (sud), plaque tournante du transit américain vers l'Irak ou l'Afghanistan. 70 % du ravitaillement aérien destiné à l'Irak, un tiers du carburant et 95 % des engins blindés contre les explosifs, vitaux pour les soldats américains passent par la Turquie.

Ce vote tombe aussi à un très mauvais moment alors que les Turcs font des plans pour intervenir militairement en Irak contre les rebelles séparatistes kurdes de Turquie (PKK) qui utilisent le nord de ce pays pour mener des attaques contre les forces turques.

Un litige majeur

La Turquie refuse catégoriquement d'entendre parler de génocide pour qualifier les massacres et déportations d'Arméniens entre 1915 et 1917 dans les dernières années de l'Empire ottoman, auquel a succédé en 1923 la République de Turquie. Ankara parle de représailles contre un peuple qui s'est allié avec l'ennemi russe en pleine première Guerre mondiale.

Selon les Arméniens, le «génocide» a fait plus de 1,5 million de morts. La Turquie reconnaît la réalité de massacres et la mort de 250000 à 500000 personnes, mais affirme que les Turcs ont également été victimes par dizaines de milliers du chaos sévissant dans les dernières années de l'Empire ottoman.

L'administration américaine, assurant qu'il ne s'agissait pas d'ignorer les «souffrances tragiques» endurées par les Arméniens, a souligné qu'il existait d'autres manières de régler ce litige majeur entre l'Arménie et la Turquie.