TUNISIE

"L'islamisme émerge à cause de Ben Ali"

"L'islamisme émerge à cause de Ben Ali"

(photo Reuters)

La politique de répression du président tunisien Ben Ali favorise l'émergence de l'islamisme radical. La journaliste Sihem Bensedrine témoigne.

La journaliste Sihem Bensedrine est l'une des grandes figures de la défense des libertés en Tunisie. Invitée à Bruxelles par Front Line, la fondation internationale pour la protection des défenseurs des droits de l'homme, elle dresse un bilan alarmant de la situation dans son pays.

Vingt ans après l'arrivée au pouvoir de Ben Ali, où en est la Tunisie en matière de droits de l'homme?

Les droits de l'homme en Tunisie sont une rhétorique de propagande, mais pas une réalité. Chaque jour, on se dit qu'on était mieux avant. Nous n'avons jamais connu le niveau d'asphyxie des libertés auquel nous sommes parvenus. Il y a 20 ans, les ONG indépendantes pouvaient encore tenir des réunions plus ou moins publiques, ce qui est exclu aujourd'hui. La bataille des locaux est devenue un enjeu majeur pour la société civile tunisienne. Le pouvoir nous fait déguerpir un à un de nos propres locaux et fait pression sur les propriétaires pour qu'ils ne nous louent pas de bâtiment. Il y a quelques jours, le local du Conseil des libertés auquel j'appartiens a été encerclé par une cinquantaine de policiers en civil. Ils ont interdit à tout le monde d'entrer parce qu'on devait tenir une réunion de notre bureau directeur. Chaque jour, un petit morceau de nos libertés s'en va. La répression atteint des proportions inimaginables et alarmantes.

Le régime vous a-t-il menacée?

Aucun défenseur des droits de l'homme n'y échappe. Pendant 4 à 5 ans, mon mari et moi avons été interdits de travail. Ils ont fermé ma maison d'édition. Ils ont mis mon mari en résidence surveillé pour qu'il ne puisse pas s'occuper de son exploitation. Ils nous ont affamés. La persécution économique touche de nombreux défenseurs des libertés.

Redoutez-vous que la situation s'aggrave à l'approche de la présidentielle de 2009?

Le président Ben Ali brigue un 5e mandat. Sa campagne a déjà démarré et le jeu est totalement fermé. Personne ne peut se porter candidat sauf lui et les gens qu'il désigne lui-même comme ses pseudo-concurrents. En interdisant à l'opposition toute activité, il crée un vide total, une désertification de l'espace de débat public où s'engouffre l'islamisme radical. Des mouvements salafistes voient le jour, ce que n'existait pas chez nous auparavant. Le désespoir jette les jeunes Tunisiens dans les bras des extrémistes.

Sont-ils aussi persécutés?

Bien sûr. Ils sont arrêtés, torturés, jetés en prison. Nous suivons ces affaires en tant qu'observateurs et l'on mesure avec effroi leur détermination. Ils nous disent que notre combat ne mène à rien, que la voie pacifiste conduit à l'impasse et que le seul langage que comprend ce régime, c'est la violence.

Comment expliquez-vous le silence de l'UE?

L'UE ne fait rien ou ne veut rien faire parce que les questions sécuritaires sont prioritaires. C'est la politique de compromission de la France qui s'impose. Mais cette approche est contre-productive. Maintenant, nous avons notre lot d'extrémistes et le pays est réellement menacé. La Tunisie, qui avait tous les atouts pour être un pays démocratique, se trouve dans un état de régression générale par le fait d'un dictateur. Ben Ali a décidé de prendre en otage ce pays désormais exposé à des risques extrêmes qui n'existaient pas avant.

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