LIVRES

Des millions de livres livrés au pilon

Des millions de livres livrés au pilon

De smillions de livres n'ont une espérance de rayon que de 3 ou 4 mois. (photo Reporters)

VIDEO | Chaque année, des millions de livres sont envoyés au pilon. Quelques milliers seront symboliquement « libérés », du 22 au 26 septembre.

En jetant à la poubelle le carton de la pizza que vous venez de déguster, sachez que c'est un peu de littérature qui finit au bac. Quelques vers d'une amoureuse des mots, un brin des rêveries champêtres d'un auteur régional, les illustrations d'un conte pour enfants, les succulentes recettes de confiture d'une grand-mère et, parfois, une ou deux pages de Balzac.

L'économie est cruelle pour les livres et les chiffres sidèrent : chaque année, rien qu'en France, 100 millions de livres terminent au pilon leur carrière d'objet furtif de consommation. Sur les pages broyées, pas même une trace de doigt. Ces livres finissent en cube, des balles de papier revendues à 30€ l'unité et envoyées dans les pays d'Asie pour y être traitées chimiquement et revenir en Europe sous forme de cartons d'emballage. Sain recyclage ?Logique de surproduction « Le discours du développement durable est faux. On est dans une logique absurde de surproduction », dénonce David Giannoni, des éditions Maelström.



« Au point que des éditeurs impriment des livres pour la Foire du Livre de Bruxelles mais préfèrent les détruire alors que le salon de Paris se tient dans la foulée. Parce que ça coûte de les envoyer en camion. » Ce qui coûte cher, c'est évidemment le stockage, comme dans n'importe laquelle des industries modernes qui travaillent de plus en plus en flux tendu. Le livre n'échappe pas à cette logique économique, même si, avec une législation qui impose la reprise des invendus par l'éditeur, l'objet se démarque du circuit commercial classique. Le libraire n'a pas à organiser des soldes d'été et d'hiver. 40 % des livres sont remballés « en retour » ! Après quelques semaines parfois. Pour faire place à d'autres bouquins. D'autres modes. Pourtant, certains livres ont besoin de temps pour se faire connaître. Quand arrivent « les bonnes critiques », il est souvent trop tard. L'ouvrage n'est déjà plus en rayon.

Cette destruction livresque massive a de quoi écoeurer, logiquement, les amoureux éperdus de l'ouvrage d'art. « Jamais je n'ai détruit de livres. Jamais. J'ai préféré les vendre moins cher ou les offrir. Le livre, pour nous, c'est un supplément d'âme, c'est le travail d'un auteur et puis de toute une équipe. On y est attaché émotionnellement. Impossible de les détruire », jure David Giannoni.

Créateur des éditions Maeltröm (un collectif d'artistes qui dépasse le simple domaine littéraire), l'homme est à la base d'une opération qui tient autant de « l'happening » que de la revendication. L'idée : « relâcher les invendus dans la nature" : 15 000 livres environ seront proposés durant cette semaine à « prix libre ». Au Centre de la poésie d'Amay, dont David Gianonni est directeur, mais aussi à Bruxelles, en rue et à l'ULB, ou à Mons, galerie Mixomedia.

Sur fond de slogans aussi percutants que « mort au pilon » ou « libérons les livres invendus », cette action forcément limitée - puisqu'elle n'interpelle pas les grands trusts de l'édition que sont Hachette ou Editis - cherche à attirer l'attention sur un vrai problème de société : tous ces livres détruits pourraient encore servir. Bibliothèques des prisons ou des hôpitaux : pourquoi ne pas amener de la culture là où elle peine à émerger ? « L'idée, c'est de faire prendre conscience d'un vrai tabou du monde de l'édition », explique encore M. Gianonni

« On ne pourra nier longtemps l'évidence : les gens lisent de moins en moins », ajoute le petit éditeur. Qui dispose de moins en moins de marge, dit-il, face à ces méga-groupes éditoriaux qui inondent de livres le marché pour assurer un « maximum de visibilité » aux best-sellers, et qui tiennent financièrement les libraires dans le creux de leurs mains. « On a de plus en plus de difficultés à mettre nos livres en rayon », affirme David Gianonni, qui verrait le salut dans l'ouverture de librairies plus spécialisées. Car avec la crise, « le marché absorbe de moins en moins de livres. » La première évidence, dit-il, serait de produire moins. Mais comme partout - les agriculteurs en savent quelque chose - cette logique n'a pas cours. L'édition digitale peut-elle régler le problème ? « Pour moi, ce n'est pas une alternative immédiate. Il existe un rapport charnel avec le livre qui ne sera jamais remplacé. » Mais les derniers développements de l'impression numérique permettent, par contre, de produire des livres quasiment à la demande. Sans inonder le marché d'invendus. Encore faudrait-il que ce soit la volonté des grands groupes.