Jeux vidéo : argent, dérives et dépendance

Jeux vidéo : argent, dérives et dépendance

Créer un personnage virtuel suréquipé coûte 350€. (photo Reuters)

Les jeux vidéo de rôle qui ont pour cadre un univers fantastique en ligne ont la cote. Au quotidien, il s'appelle Daniel. Dans sa vie virtuelle, c'est Wolvrin, un grand chef de guerre. Un statut qui a exigé bien des sacrifices... Portrait.

Perché sur une colline surplombant la plaine, le chef de guerre Elfe Wolvrin observe une colonne ennemie s'approcher. Des orcs. «Encore une bataille facile...», se dit-il en jaugeant ses adversaires en nette infériorité numérique. Derrière lui, une quarantaine de combattants prêts à en découdre : des guerriers, mages, prêtres et d'autres encore, des nains et des elfes pour la plupart.

Wolvrin soupire. Il est loin le temps où il était encore un jeune soldat arpentant les terres du royaume d'Azeroth et traquant de faibles créatures sauvages. Aujourd'hui, il est devenu un vrai chef de guerre, qui a obtenu ses galons dans le sang au fil des batailles et autres raids meurtriers.

Levant sa large épée enchantée (au nom de Destin), Wolvrin sonne la charge. La troupe dévale la colline dans un tonnerre de hurlements et fond sur l'ennemi, pris par surprise. À quelques mètres des premières lignes adverses, Wolvrin met pied à terre et se rue sur les orcs. Il n'ira pas plus loin. Une sonnerie de téléphone retentit, irréelle, venue de nulle part...

Derrière son ordinateur, Daniel lève la tête de son écran d'ordinateur, peste et crache une volée de jurons. Doit-il laisser tomber Wolvrin, son personnage virtuel qu'il fait grandir depuis plus d'un an pour répondreà ce maudit téléphone? Pris dans la bataille, il ne décrochera finalement pas...

Daniel, 25 ans, est un des 8,5 millions d'abonnés du jeu de rôle en ligne World of Warcraft. De quoi s'agit-il? D'un jeu vidéo qui ne se joue que via le net, dans un monde virtuel permanent, très inspiré de celui de Tolkien et son Seigneur des Anneaux. Chaque jour, des milliers de joueurs s'y côtoient, partageant des quêtes à réaliser ou s'affrontant en batailles rangées. Au fil du temps et de l'expérience acquise au fil des aventures, le joueur gagne des compétences. Jusqu'au niveau ultime avec à la clé, des objets d'une puissance extrême. Mais à quel prix...

Car Daniel l'avoue : profiter pleinement du jeu demande du temps. Et du temps, il lui en a donné. À 24 ans, il a perdu son boulot. Parce qu'il jouait trop. «Au début je passais une heure ou deux par jour, confesse-t-il. Puis quatre ou cinq, etc. Au fil des mois, j'allais dormir de plus en plus tard. J'étais épuisé au travail et donc moins productif. Pire, au bureau, je me rendais sur des sites consacrés au jeu World of Warcraft pour y dégotter des trucs pour rendre mon personnage encore plus puissant. » Arriva ce qui devait arriver : Daniel a été remercié. «Je ne m'en suis pas trop ému : j'avais plus de temps pour jouer...» Depuis lors, Daniel émarge au chômage.

Sur le plan privé, ce n'est guère mieux. Sa moitié, lassée de voir son homme lui préférer ses personnages virtuels chaque soir et chaque nuit, a fait ses valises. «Pourtant elle a tout fait pour me détourner du jeu. Elle a coupé la ligne internet, caché les câbles de l'ordinateur... mais rien n'y a fait. Quand j'acceptais de passer une soirée avec elle, je me levais la nuit pour jouer en cachette.» Pire, il jette une partie de ses finances dans le jeu. «Des sites internet permettent d'acheter la monnaie virtuelle du jeu (des pièces d'or) contre de vrais euros.Il m'est arrivé de m'acheter 2000 pièces d'or pour 130 €. Ça me permet d'équiper mon personnage. »

Ses amis? Perdus de vue. Le ciné, les sorties, le foot, tout ça fait partie du passé. Ses potes sont virtuels. L'un est paladin et l'autre mage, deux fidèles lieutenants de Wolvrin... « Éloignés les uns des autres de plusieurs milliers kilomètres, nous discutons entre nous en jeu grâce à des canaux de discussion. Contrairement à ce que l'on croit, le jeu vidéo en ligne comporte une dimension socialisante.» Aujourd'hui. Daniel vit seul. Chaque jour, chaque nuit, il vit un autre monde. «Oui, je suis ce qu'on appelle un no-life, mais peu importe...» Patiemment, il a monté une guilde réunissant d'autres passionnés, une guilde qu'il gère comme une entreprise. N'y entre pas qui veut : équipement minimum, période d'essai obligatoire et, parfois, objectifs à atteindre, avec dates et heures de sorties «entre potes de guilde». Derrière ses lunettes, Daniel est fier de son avatar, de sa guilde. Assoiffé de conquêtes, Wolvrin est un chef de guerre, reconnu. Un vrai vainqueur. « C'est un peu une part de moi. » Oui, il a osé...

+ Prolongez l'info dans L'Avenir, Le Jour, Le Courrier de ce lundi 16 juillet

Nos dernières videos