Sida: Montagnier sacré Nobel

(photo Reuters)

Luc Montagnier a été couronné par le Nobel de médecine. Dans les «Combats de la vie», le découvreur du sida retrace sa lutte.

Luc Montagnier, dans «Les combats de la vie» ( * ), vous rappelez qu'il existe de différentes hypothèses plus ou moins sérieuses sur l'origine du sida qui reste encore assez mystérieuse.

En effet. Si on peut laisser tomber l'hypothèse de la main de l'homme, il faut expliquer pourquoi ce virus qui existait depuis longtemps en Afrique a soudainement éclos. Peut-être a-t-il été transmis à l'homme par le singe. Mais certaines peuplades en mangent et ne l'ont pas. Quelque chose est arrivé qui a fait que ce virus bien toléré jusqu'alors a provoqué une épidémie.

Ce n'est pas une simple mutation, comme par exemple avec le chikungunya. Je pense que c'est dû à la fois à des facteurs humains, liés au comportement ou à la consommation, mais aussi biologiques. Ou bien un facteur qui a permis au virus de varier énormément. C'est un sujet qui sent un peu le souffre car on ne veut pas stigmatiser une population et on préfère dire que le virus vient du singe.

Étiez-vous prêts à découvrir le virus du sida?

J'avais passé pas mal de temps sur les rétrovirus des animaux, la souris ou le poulet, qui sont de la même famille que le virus du sida mais causent des cancers humains, et notamment la leucémie ou certains cancers du sein. À la fin des années 70, nous avions obtenu de bons résultats.

Au début des années 80, je possédais aussi de technologies pour étudier les lymphocytes. À l'époque, il y avait une centaine de malades atteints du sida, non seulement des homosexuels mais aussi des hémophiles, des transfusés. On savait ainsi que le virus pouvait être présent dans le sang et même d'une façon précoce, avant que la maladie ne soit vraiment déclarée.

Deux autres facteurs indépendants de moi et de mon équipe nous avaient incités à approfondir notre recherche. D'un côté, un petit nombre de cliniciens immunologistes français s'étaient réunis pour étudier cette maladie. Et, d'autre part, des producteurs de vaccins de l'Institut Pasteur, qui fabriquaient un vaccin à partir du plasma, étaient venus me voir embêtés; ils se demandaient si leurs donneurs américains n'étaient pas atteints du sida.

Et, au début 1983, un clinicien m'a proposé de faire une étude sur le ganglion d'un patient en présida.

Quand vous avez découvert ce virus, vous avez eu l'impression de faire progresser la médecine?

Non, pas du tout, c'était au départ une expérience comme une autre. L'intérêt a augmenté lorsque l'on s'est aperçu que c'était un virus différent de ceux existants. On a alors constitué un petit groupe qui a travaillé pour démontrer que ce virus était la cause du sida. On est arrivé à constituer son «portrait-robot».

Mais les laboratoires français ont tardé à suivre.

Dans l'histoire du sida, il y a plusieurs étapes. L'identification de la maladie par les Américains en 1981. Celle du virus par nous en 1983. Confirmation en 1984. On a fait ensuite des tests mais nous nous sommes heurtés à l'indifférence des pouvoirs publics. Il a fallu deux ans pour que ces tests soient commercialisés. Ils auraient pu l'être plus tôt puisqu'on avait un an d'avance sur les Américains. Quant aux traitements eux-mêmes, il a fallu entendre 1996 et la découverte de la trithérapie pour qu'ils soient vraiment actifs. Entre 1981 et 1996, il n'y avait pratiquement rien et la plupart des gens infectés mourraient.

Mais la trithérapie n'a pas vaincu la maladie : on remarque un relâchement avec les nouvelles générations, des reprises d'épidémie y compris dans nos pays, même si le traitement diminue la transmissibilité. Je rêve qu'un jour quelqu'un me dira : «J'ai eu le sida».

( * ) Les Combats de la vie, aux Editions JC Lattès, 2008.

L'interview publiée dans cette page a été faite lors de la publication de l'ouvrage.