Travail et grossesse: des risques ignorés

Travail et grossesse: des risques ignorés

(photo Belga)

Travailler jusqu'à en perdre sa fertilité... Les poisons auxquels les travailleurs sont exposés restent actuellement sous-estimés. Une étude fait le point.

On en parle peu parce que la santé reproductive touche à la sexualité. C'est du domaine de l'intime. Et puis, surtout, l'information n'a pas encore vraiment fait son chemin vers le grand public.

Pourtant, les reprotoxiques font des ravages. Un reprotoxique est un agent toxique qui a des effets sur la reproduction : stérilité, masculine ou féminine, ou malformation de l'embryon. «Les lieux de travail représentent une fenêtre d'exposition à une très longue liste d'agents toxiques pour la reproduction», signale l'Institut Syndical Européen, qui vient de publier un état des lieux de la situation (*).

Tony Musu, vous êtes chimiste et chercheur à l'Institut Syndical Européen. Peut-on considérer que l'état des lieux que vous dressez est une forme de première?

Notre bureau, qui est relié à la Confédération européenne des syndicats, s'y intéresse en tout cas depuis sa création. Soit depuis plus de 16 ans. Mais on peut dire, en effet, qu'il s'agit d'un travail assez original.

Les risques liés à la grossesse, à la stérilité... On imagine que la problématique concerne un très large public. Mais l'opinion est-elle sensibilisée à la question de cette exposition au travail?

Non. Le problème est encore très largement ignoré. C'est seulement depuis ces dernières années qu'on commence vraiment à associer certains dysfonctionnements aux expositions induites par la vie professionnelle, «grâce» aux scandales qui ont eu lieu dans le monde de l'agriculture et ceux liés aux éthers de glycol (lire en page 3). C'est ça qui fait parler. Il faut une catastrophe, comme à chaque fois, pour qu'on s'y intéresse. Les risques sont pourtant connus et l'infertilité et les problèmes de reproduction sont en constante augmentation.

Comment faire la part des choses entre l'exposition aux produits toxiques liés spécifiquement au monde du travail et l'exposition que chacun subit dans sa vie de tous les jours, via l'alimentation ou l'environnement?

C'est évidemment très difficile. Mais ce qu'on peut dire, c'est que les travailleurs sont doublement exposés : il y a leur journée de travail et leur vie quotidienne. Ils cumulent les expositions. Et c'est très compliqué d'avoir des statistiques sur la part de l'une et de l'autre. Ainsi, à l'Institut, nous avons pu calculer que, sur l'ensemble des maladies professionnelles reconnues, un tiers serait dû à l'exposition aux substances chimiques. C'est énorme. Mais là-dedans, il y a les cancers, les maladies de peau, les maladies respiratoires, etc. Et puis, une petite part de maladies liées aux reprotoxiques... Mais impossible d'avoir des chiffres précis.

Quel est l'état de la législation, actuellement?

Il y a enfin une législation européenne, avec le système REACH (enRegistrement, Evaluation et autorisation des substances Chimiques, NDLR) entré en vigueur le 1er juin 2007. Grâce à cela, les reprotoxiques sont soumis à autorisation. En tout cas, ceux qui sont reconnus. C'est ça le problème : peu d'agents chimiques sont reconnus comme reprotoxiques. Mais ceux qui le sont doivent être soumis à autorisation si les producteurs veulent continuer à les mettre sur le marché. Ils tombent dans la catégorie des substances extrêmement préoccupantes. Mais ce sera lent. Et il faudrait étendre la directive européenne sur les cancérogènes et les mutagènes aux reprotoxiques, pour une protection plus large des travailleurs (lire l'encadré ci-dessous).

On a l'impression qu'on n'a pas retenu la leçon du dossier «amiante». Là aussi les risques étaient connus depuis des dizaines d'années avant qu'on réagisse pour protéger les travailleurs...

Il y a quand même un changement de mentalité, avec REACH, justement. Le principe est le renversement de la charge de la preuve. Avant, les pouvoirs publics devaient faire la preuve d'un risque. Avec REACH, le fabricant de substances chimiques doit montrer que son produit est sûr avant d'entrer sur le marché. C'est une petite révolution. Il y a eu dix ans de discussion au niveau européen avant d'en arriver là. Mais c'est insuffisant...

Au-delà des classiques, à savoir le plomb, le mercure, etc., votre rapport évoque de nouveaux poisons...

Oui, par exemple ceux liés aux nanotechnologies. Les matériaux qui en sont issus sont de plus en plus souvent intégrés sur le marché. Et certains sont produits et commercialisés sans qu'on reconnaisse leur dangerosité. Comme les nanotubes de carbone : ils entrent notamment dans la composition de nouvelles raquettes de tennis ou des cadres de vélo et ils se comporteraient comme de l'amiante. C'est un éternel recommencement. Au nom de la recherche du profit, on met sur le marché des produits dont on ne connaît pas les effets.

(*) «Produire et reproduire. Quand le travail menace les générations futures», Institut syndical européen pour la recherche, la formation et la santé-sécurité.