La relique de saint Martin est un ... os de porc

Analysée à l’université de Groningue, la relique découverte dans le socle de l’autel de l’église de Villers-sur-Semois (Étalle) en 1897 est en fait… un os de porc.

Philippe COLLING
La relique de saint Martin est un ... os de porc
La relique de Villers-sur-Semois ©ÉdA – 202026927656

Le jour où il est entré dans l’église de Villers-sur-Semois (Étalle), un joli édifice du XVe siècle, Joël Ziburis ne se doutait pas qu’il allait tomber sur un os. Ce n’est pas tellement que cet os soit gros, deux fragments pour moins d’un gramme, mais sa découverte, dès la fin du XIXe siècle, puis son analyse, à l’université de Groningue, aux Pays-Bas, plus d’un siècle plus tard, et enfin l’enquête menée par Joël Ziburis lui-même, pourraient remettre en cause bien des croyances liées à son histoire.

Parce que cet os-là, que Jean-Baptiste Sibenaler, membre correspondant de la Commission royale des monuments, découvre en 1897 dans une boîte de plomb cachée dans une cavité de la pierre d’autel, est une relique. Et pas n’importe laquelle: une relique de saint Martin!

Joël Ziburis habite Arlon. Passionné de petit patrimoine, il sillonne depuis plusieurs années la région, toujours en chasse d'un trésor oublié. Autodidacte, Joël prospecte en électron libre, certes, mais de ces balades il a déjà rapporté de quoi dresser un bien bel inventaire, «3 000 clichés, résultat de trois ans de travail photographique, de collectes d'archives locales, des milliers de pages» sur base desquelles il compte bien rédiger prochainement un livre.

Datée au carbone 14

«Quand je me suis rendu à Villers, se souvient M.Ziburis, j'ai vite entendu parler de la fameuse relique de saint Martin. Sibenaler a d'ailleurs largement raconté sa découverte à l'époque, dans un bulletin des Annales de l'Institut archéologique du Luxembourg. Et l'ancien curé de l'endroit, l'abbé Joseph Wenkin, qui était alors retraité mais auquel j'ai rendu visite à Habay, m'a confirmé l'existence de la relique. Il m'a aussi dit se souvenir que, quelques années auparavant, un professeur hollandais en voyage d'études dans la région, avait demandé à voir la relique. Et qu'une analyse de datation avait même été effectuée!»

Joël Ziburis sent qu'il tient quelque chose. Il parvient à mettre la main sur le rapport d'analyse de la relique, que le professeur Dick de Boer a confiée au labo de Groningue. Le document est daté du 20septembre 2005. Dans la cassette de plomb, il y a, outre des traces de chaux, trois fragments d'os dont deux, une fois réunis, s'ajustent parfaitement. Dans la publication qu'il avait rédigée pour les Annales, Jean-Baptiste Sibenaler évoquait, sans pousser ses investigations plus avant, «des ossements d'un saint, probablement des restes de saint Martin, patron de l'église de Villers-devant-Orval».

À Groningue, le verdict tombe rapidement: les fragments ne sont pas humains. Ce sont des os de cochon domestique qui, comme le confirmera leur datation au carbone 14, remonteraient… à l’âge de fer, dans une fourchette qui va de 740 à 370 avant Jésus-Christ.

«Voici qui bouleverse l'analyse d'un éminent scientifique, inventeur des reliques du saint, souligne Joël Ziburis. Saint Martin, né vers 315 en Pannonie, soldat romain qui partagea sa tunique avec un pauvre, devint évêque de Tours et est mort en 397 à Candes.»

L’Institut archéologique n’a pas donné suite à la requête de M.Ziburis. Pour notre passionné en tout cas, sa découverte conduit à deux hypothèses: soit la relique, dérobée depuis sa première découverte, en 1897, a été remplacée par un très vieil os (mais alors quand, et trouvé où?); soit les fidèles ont de tout temps vénéré, en fait de relique de saint Martin, une vulgaire côte de porc.

À la lumière de ce que l’on sait aujourd’hui sur la fabrication et le trafic des reliques au Moyen Âge, cette dernière hypothèse est l’explication la plus plausible. Et sera sans incidence sur le culte de saint Martin proprement dit, toujours vivace, de Villers-devant-Orval à Cologne en passant par Metz ou Arlon.