La friterie Maison Antoine est cuite: «Ici, Johnny avait commandé deux grands paquets tartare pour lui et Laeticia» - 11/04/2017 14:06:00

ETTERBEEK -

PHOTOS & VIDÉOS | Fin d’une époque: la baraque de la Maison Antoine a trouvé son maître ce 11 avril, en la personne d’une pelle mécanique. Démolie, la fameuse friterie prendra ses quartiers dans un nouveau pavillon plus spacieux. On verse une larme sur ce pan d’histoire etterbeekois.



D’un coup de pelle mécanique précis comme un couteau à patates, le toit de la Maison Antoine s’effondre. Les gravats dégringolent dans un crépitement sur la place Jourdan. En trois ou quatre minutes, c’est tout un pan de l’histoire du quartier qui s’efface avec le mur de la friterie. Peu avant, brandissant telles des armoiries l’enseigne lumineuse juste sauvée des griffes des démolisseurs, les tenanciers du fameux fritkot ont posé avec le Bourgmestre Vincent De Wolf. Pour la postérité.

«J’ai un pincement au cœur, oui. Surtout pour mon grand-père, Antoine, le fondateur en 1948», avoue Pascal Willaert, qui gère la Maison Antoine avec son frère Thierry. «Je suis ému aussi pour nos parents, qui ont travaillé dedans. Mais moi, je suis déjà tourné vers le futur: tout ça, c’est pour un mieux».

«Tout ici commençait à se fatiguer»

Le pavillon etterbeekois voyait les files s’allonger depuis 33 ans, par gel ou canicule. Propriété de la Régie foncière de la commune, il sera en effet remplacé par une nouvelle aubette de 50m2, plus moderne et confortable pour le personnel. Et comme le dit Pascal Willaert, «tout ici commençait à se fatiguer, on avait des pannes...» L’homme attend donc l’aboutissement du chantier avec impatience: tout devrait être bouclé le 29 septembre 2017.

Ce fritkot new-look se situera dans le haut de la place, qui va subir un lifting (lire ci-dessous). «Il nous offrira plus de place pour le stockage, une cuisine plus grande, des toilettes et un débarras pour nos 9 employés», reprend le cogérant, qui doit entreposer 300 kilos de pommes de terre chaque jour. «On n’a aucun stress sur la qualité de nos frites puisqu’elle dépend de nombreux facteurs: la cuisson, les machines, le coup de main... Regardez: avec le camion mobile de dépannage, on sert déjà la même qualité, alors».

 

 

Merkel et Barzotti

À un bras de la pelleteuse, les équipes posent dans leurs tabliers pour les passants et les habitués, venus essuyer une larme dans les ruines de la baraque octogonale. Un fumet d’huile de friture s’élève des débris.

Certains repartent avec un coin marbré de l’ancien comptoir. «On va les sculpter en cornet», lance Thierry Willaert. Le Bourgmestre mettra le sien dans son bureau, «dans une vitrine». L’enseigne lumineuse est mise à l’abri dans une camionnette.

Les tenanciers ressortent coupures de presse et photos dédicacées. «On a servi Angela Merkel ou Catherine Deneuve», se souvient le Pascal Willaert, exhibant les autographes de Dave et Barzotti.

«Mais le plus grand souvenir, c’est quand Johnny a débarqué en 2001 ou 2002. Notre téléphone était en panne: on entendait sonner mais pas parler. Il avait reçu une décoration à Bruxelles et voulait savoir où on mangeait les meilleures frites. Alors il a débarqué, escorté par des motards. Il a commandé deux grands paquets avec la tartare maison. C’est notre best-seller. Ils les ont mangées dans la Ferrari avec Laeticia». Les photos en témoignent. Dessus, le rouge ketchup du bolide a viré à l’orange samouraï.

«Alleï: ces bazars en béton, ça va pas!»

Derrière les barrières, eurocrates et riverains prennent une dernière photo du marbre jaune de la petite cuisine où ont bouillonné des tonnes et des tonnes de bintjes.

Objectif en bandoulière, Félicien Thiry est amer. «Je suis fan de cette structure. C’était un monument. On va la remplacer vite fait: ça me tue!» Le Jettois a la dent dure contre le béton. «Ces nouveau fritkots: pardon! Avant tu n’avais pas tout ça, ces friteries dans les maisons. C’est plus comme avant, les vieilles roulottes typiques, les petites remorques, les baraques. Alleï: tous ces bazars en béton, ça va pas! C’est du surgelé partout! C’est pour ça que je viens ici».

Félicien a bien connu Antoine. «Je me souviens de son grand sourire. C’était le peï. Tu vois? Ils sont toujours aussi souriants d’ailleurs, et serviables. Je prends fricadelle ou brochette, ce que j’ai envie du moment», sourit cette moustache au brusseleir aussi délicieux qu’une double cuisson. «Mais la frite-viandelle, c’est ce que j’aime le mieux. Avec la tartare maison, évidemment».

 

 

 

«Une grande frite, curry ketchup à part»

Vincent De Wolf, vous êtes bourgmestre d’Etterbeek. Vous avez donné le premier coup de pelle mécanique à la Maison Antoine: une première?

Pas vraiment. Et c’était même une plus grosse machine, lors de la démolition de l’ancien hôpital d’Etterbeek. Mais l’espace était moins étroit: je pouvais commettre une erreur sans craindre de blesser quelqu’un. Ici, j’étais plus prudent.

Cette démolition vous donne un pincement au cœur?

C’est émouvant oui. Je suis un enfant d’Etterbeek. Cette friterie, on y fait la file été comme hiver. Tout le monde sait que qu’on dit qu’elle est la meilleure du monde. La place Jourdan est connue pour ça: cette friterie fait partie de l’imaginaire du lieu. Comme son marché. Il était important qu’on les maintienne dans le remaniement.

Justement: on va voir naître un semi-piétonnier.

C’est la solution à laquelle on arrive après tout un travail de 10 ans avec les commerçants et riverains. Ils pourront désormais installer leurs étals et terrasses sur la place, chacun dans sa couleur comme à la mer. La rénovation du parking Maelbeek, juste derrière à 20m, permettra d’y accéder via un ascenseur tout en résolvant les problèmes de stationnement. Le bas de la place sera piéton si ce n’est pour les livraisons, le haut restera accessible au trafic. On replantera aussi des arbres «en fuseau» qui ne taperont plus sur les fenêtres et n’abîmeront pas les dalles par leurs racines. On aura les avantages du piétonnier sans les inconvénients.

Vous êtes un habitué de la friterie?

Je viens régulièrement. Souvent tard le soir. Et j’ai cette chance, pour un client, de voir ma commande connue lorsque j’arrive au comptoir, en bout de file. C’est le grand chic. Pour moi, c’est toujours une grande frite avec curry ketchup à part, pour ne pas les ramollir.

 

Reportage : Julien RENSONNET (L'AVENIR)