«On veut une politique européenne cohérente»

Être agriculteur en Afrique ou en Wallonie, c’est dans les deux cas difficile. La solution doit être globale, prône le nouveau secrétaire général de SOS Faim.

Jean-Christophe Herminaire
«On veut une  politique européenne cohérente»
Senegal (64).JPG ©ÉdA/J.-C.H

Olivier Hauglustaine, vous dites que la politique de l’Union européenne est schizophrène.

Exactement. D’un côté, l’Union veut privilégier la production et le stockage de proximité, l’agriculture familiale, ce sur quoi nous nous battons à SOS Faim. Mais de l’autre, il y a la libéralisation des marchés, et des accords européens qui imposent que lors d’une crise alimentaire, comme au Niger, il faut faire un appel d’offres dans les pays ACP mais aussi dans l’Union européenne. Du coup, au Niger, on fera venir du blé européen. Parce que produire un kilo de blé à Gembloux ou à Agades, le prix est différent.

Les exemples abondent…

Oui, c’est aussi la fameuse histoire du poulet. D’une part on finance les activités des petits éleveurs au Sénégal et de l’autre on impose de laisser venir les poulets produits en Europe. Et on voit également cela avec la production de lait, qui nous cause tant de problèmes.

Mais n’est-ce pas le rôle de l’Union européenne de défendre ses agriculteurs?

Je comprends qu’il faut soutenir nos producteurs, leur ouvrir de nouveaux marchés. Et l’Afrique est un nouveau marché. Mais prenons le lait. En quoi cela changerait la vie de la ménagère belge de plus de 50 ans de payer son litre de lait 30 centimes plus cher? Ce qu’on voudrait, c’est que les politiques européennes soient cohérentes. Cela veut dire, intrinsèquement, qu’on fasse évoluer le modèle agro-industriel et qu’on promeuve les activités agricoles à taille humaine ici. Être agriculteur en Wallonie ou en Afrique, c’est difficile dans les deux cas, même si les problèmes ne sont pas les mêmes. Beaucoup de nos agriculteurs ont l’impression d’être devenus des industriels de l’agriculture.

Un modèle qui risque bien d’être celui de l’Afrique dans le futur.

Le risque existe là-bas, bien sûr. Les industries de l’agroalimentaire ont basé leur business model sur ça. Elles vont acheter des terres en Afrique et faire venir de grosses machines pour cultiver autrement. C’est ce qui s’est passé au Brésil. C’est ce qui se passe à Madagascar. Mais ce modèle participe au réchauffement climatique. Dans le même temps, on jette 50% de ce qu’on produit et on continue à vouloir produire toujours plus. Nous sommes dans un modèle économique intenable, et tout le monde le sait!

Quel serait le bon modèle?

Il faut être réaliste, nous sommes au XXIe siècle, Il est important de promouvoir un modèle économique compatible avec notre monde agricole. Il ne s’agit pas d’une agro-écologie «bobo» où l’on fait pousser ses légumes au purin d’orties. Quand les agriculteurs entendent parler de ça, ils ont une réaction épidermique de rejet. Par contre, il faut travailler avec eux sur un modèle qui va leur permettre de gagner de l’argent. Produire petit, biologique, c’est difficilement rentable. Mais on sait néanmoins que l’agro-écologique produit davantage à l’hectare que l’agro-industriel. C’est prouvé. Il faut mettre dans la main de nos agriculteurs un modèle économique viable.

En quoi SOS Faim peut y contribuer?

L’activité de SOS Faim est certes de défendre une agriculture familiale au Sud, sur quoi nous avons une expertise depuis 50 ans, mais elle est aussi d’agir vis-à-vis des décideurs qui sont au Nord. C’est pourquoi nous avons aussi été manifester avec nos agriculteurs à Bruxelles. Ils ne voient plus d’espoir dans leur modèle économique, dans ce qui est pourtant l’un des métiers les plus nobles au monde. En Afrique, nous voulons convaincre les agriculteurs locaux qu’ils ne doivent pas tendre vers une production industrielle, mais vers un modèle familial viable. Et finalement, les agriculteurs européens sont très bien placés pour les convaincre, puisqu’ils sont tous dans la merde maintenant.