« Je retenterai ma chance »

Toute sa famille a cru qu’il était parti pêcher en mer. C’était son métier. Les pêcheurs, au Sénégal, ont été les premiers à tenter, sur leurs pirogues, de gagner les rivages de l’Espagne.

J.H.
« Je retenterai ma chance »
Senegal (222).JPG ©ÉdA/JCH

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La conférence des Nations unies Cop 21, sur le climat, se tiendra à Paris du 30 novembre au 11 décembre. Nous nous sommes rendus au Sénégal, pays qui, déjà, porte les stigmates visibles de ces bouleversements climatiques.

Nous y avons rencontré des pêcheurs, des agriculteurs confrontés à des difficultés insoupçonnées, contre lesquelles luttent les organisations paysannes. Surtout, nous avons parlé à ces migrants «économiques» ou «climatiques», qui ont tenté, et souvent échoué, dans leur rêve de gagner l’Europe. Quelle place leur reste-t-il, chez eux et ici, quand affluent ceux qui fuient les guerres?

Eux ne craignent pas la mort en mer. Ils connaissent l’océan.

Babacar Thior a 44 ans. Il a tenté deux fois de partir. À dix ans d’écart. En 1997 et 2007. La première fois, les vents leur ont fait rebrousser chemin. La seconde, le bateau avec une centaine de migrants est tombé en panne de carburant au large du Maroc. Il est resté là une semaine, avant d’être expulsé.

Il raconte avec un fatalisme glaçant ses deux semaines de mer, la fatigue, la faim, les malades, les six compagnons morts qu'il a fallu jeter par-dessus bord. Il parle d'autres pêcheurs. L'un est parti 7 ans. «Il pensait revenir avec beaucoup d'argent et il est rentré il y a deux mois sans rien. Il a presque perdu la raison. Il ne veut pas parler de ce qui s'est passé là-bas. Il ne communique plus. Il erre.» Babacar soupire. Il est là, comme figé dans l'attente d'un autre départ; il a même économisé pour ça. D'autres, dit-il, ont réussi, envoient de l'argent. Lui cherche du boulot comme électricien.

«Si l'occasion se présente et que c'est plus sûr, je retenterai ma chance. Si j'avais de quoi, je resterais, mais je n'ai pas le choix. La vie est trop dure ici, sincèrement. Je suis le seul soutien de ma famille.» Il a deux femmes. Combien d'enfants? Il hésite, compte sur ses doigts: onze.