Trois points de vue sur le métavers

On l’appelle métavers, ou métaverse… C’est un univers virtuel, qui propose l’expérience immersive d’un jeu vidéo mais pour des interactions ordinaires comme les réseaux sociaux, les achats en ligne, les rendez-vous avec un banquier. Trois académiques de l’UCLouvain nous livrent leurs craintes.

Trois points de vue sur le métavers
Les casques virtuels et combinaisons sensorielles feront partie de l’expérience immersive… Tout en collectant au passage certaines informations sur votre personne. ©irissca – stock.adobe.com
Anne Sandront

Le métavers touche un tas de pans de l’humain. Sur les six experts que l’UCLouvain présentait aujourd’hui, nous en avons sélectionné trois, pour aller plus loin dans la réflexion.

1.LE PSYCHIATRE: GÉRALD DE SCHIETERE

Une addiction à internet

Au service des urgences psychiatriques saint-Luc, Gérald De Schietere constate qu’il existe déjà une addiction à internet actuellement. "On appelle ça addiction sans substance. Nous avons une consultation spécialisée pour les jeunes qui ne sortent plus parce qu’ils jouent sans cesse, avec une équipe mobile de crise qui se rend au domicile des joueurs."

Est-ce que l’addiction ne risque pas d’être plus importante, de toucher davantage de monde, quand le métavers touchera tous les éléments de la vie quotidienne (réseaux sociaux, achats, culture…)?

"Bien sûr", répond le spécialiste. "L’immersion qui implique l’image et les sensations accroît le risque d’addiction. L’enjeu va être de répondre à des besoins. Pendant le confinement, les réseaux sociaux ont permis aux gens de rester en contact. Mais s’il n’y a plus de contact préexistant, c’est beaucoup plus compliqué de maintenir quelque chose.

Lien défavorable entre médias sociaux et santé mentale

"Plusieurs études montrent l’influence de Facebook sur le développement des pensées anxieuses."

Est-ce que Facebook instille le doute sur tout? "C’est un des enjeux psychologiques des décennies qui arrivent. Les personnes ont une fragilité plus grande, à cause d’une perte d’autorité parentale, familiale, scolaire moins forte. L’enjeu est de faire appel à une autorité, pas absolue, mais qui permet d’accompagner la personne. Qui ne lui dit pas “C’est faux” mais accompagne e processus… Mais il faut une autorité, sinon on est tous les mêmes. Ces personnes en souffrance doivent continuer à enrichir leur vie réelle et limiter leur connexion aux réseaux sociaux actuellement, et au métavers demain."

Le côté positif du virtuel

En tant que psychiatre, Gérald de Schietere a constaté du positif dans les réseaux sociaux, "qui permettent un accès à un processus de socialisation à des ados et jeunes adultes. C’est aussi un moyen pour lutter contre l’agoraphobie, la phobie sociale… Et dans mon travail, le casque de réalité virtuel a permis e faire face à des objets phobiques."

"Il y a déjà des psys dans Second life", dit le Dr de Schietere: "le métavers va forcément nous pousser à innover en matière de soins."

Trois points négatifs des réseaux sociaux… et du futur métavers

Il ne rejette donc pas le métavers en bloc, mais il émet quelques réserves. "Cela isole de personnes fragilisées, souffrant d’anxiété, de dépression ou de troubles narcissiques. Facebook et les autres réseaux sociaux renforcent ces pathologies."

Ensuite, le monde virtuel diminue la capacité de perception des normes sociales: on ne se rend pas toujours compte que c’est comme cela qu’on doit interagir avec les personnes dans le monde réel. "Ce qui nous aide peut aussi nous nuire… On le voit avec le GPS, depuis qu’il nous guide, nous sommes moins capables de lire une carte!"

Et enfin, il constate une diminution des capacités d’attention. "On voit une grosse perte d’attention à cause des smartphones, d’internet… Le métavers risque de grignoter encore davantage notre attention."

La solution: l’éducation

"Il va falloir enseigner la frontière entre le réel et le virtuel: donner accès à certaines choses doit se passer dans la concrétude du monde réel: avoir des activités où on voit de vraies personnes, faire du sport, aller au théâtre, aller boire un verre."

2.L’INGÉNIEUR, SPÉCIALISTE DE LA CYBERSÉCURITÉ, AXEL LEGAY

À l’école polytechnique de l’UCLouvain, Axel Legay voit surtout du négatif dans cet univers virtuel. Pour lui, c’est une porte de plus pour le vol de donnée, la collecte de donnée non encadrée. "C’est une menace importante. On l’a vu avec Alexia, le logiciel de commande vocale d’Appel. Il était utilisé pour analyser ce que les gens pensaient, et en fonction de cela, orienter leurs achats."

Métavers: un cran plus loin dans la collecte des données

Le métavers peut s’attaquer aux mêmes choses que les technologies actuelles: comptes utilisateur, collecte des données, localisation, données d’expérience. Mais il va un cran plus loin: "Car il y a une connexion énorme de logiciels. De plus, le matériel – les casques, capteurs sensoriels, ne sont pas toujours sécurisés, il y a des puces qui encodent les données et les envoient. Elles peuvent capter des données biométriques: si en 20 minutes, vous bougez la tête d’une certaine manière, on peut détecter certains problèmes de santé. Cela peut entraîner des propositions d’achats de médicaments, mais représenter aussi un frein à l’embauche.

Le RGPD ne protège pas

On a introduit un RGPD (Règlement général sur la protection des données) pour protéger nos données. Mais selon Axel Legay, c'est un échec. "On ne cherche qu'à l'éluder. C'est une utopie juridique. Il ne faut pas que le métavers soit à la merci des Gafam, il faut l'encadrer avec l'industrie."

Poru Axel Legay, c'est un challenge européen. "L'Europe n'a pas été capable d'avoir une réponse digitale commune. Par exemple, la France avait développé un motur de recherche français, Qwant. Mais il faut aller au-delà des régionalismes… Facebook est une entreprise américaine, pas californienne."

Selon lui, si on continue à ce rythme-là, l’Europe va se retrouver derrière les États-Unis et la Chine, "On a un système éducatif très performant, et des personnes très compétentes chez nous. Mais l’Europe propose seulement des financements de projets à court terme, sur trois ans, avec beaucoup d’administratif. Facebook, c’est du long terme: Marc Zuckerberg a commencé avec un plan à dix ans! Au final, on pourrait même finir par être rattrapé par l’Afrique, car on est trop divisés!"

3.LE PHILOSOPHE, SPÉCIALISTE D’ÉTHIQUE, MARK HUNYADI

Professeur d’éthique des nouvelles technologies à l’UCLouvain, Mark Hunyadi est très dérangé par la façon dont s’annonce le métavers. "Zuckerberg impose un agenda, un narratif, pour faire croire que Facebook sera le métavers. Lui-même a des problèmes dans le monde réel, avec les scandales, les problèmes de modérations de contenus…"

Renforcer l’individualisme

Le métavers va plus loin, car c’est une immersion. "Il ne s’agit pas d’accéder au réel par le numérique, mais de substituer un univers par un autre, virtuel. C’est un monde comme un plateau de jeu, où on se sent immergé pour jouer, pour acheter, pour collaborer."

"Comme cet univers est créé à notre image, selon notre imagination, cela renforce l’individuellement, et cela accentue les comportements toxiques comme le harcèlement."

La fracture numérique

La fracture numérique ne se marquera pas au niveau du matériel. "Car dans le business model du métavers, les choses matérielles comme le micro ou le casque seront gratuits. Cela va réduire la fracture, mais cela permettra de récupérer des données… Et donc les créateurs du métavers gagneront encore davantage. De plus, ils gagneront de l’article dans les logiciels et dans les pubs."

Mais le coût se répercutera aussi dans le monde réel, où l’on voudra acheter des accessoires pour notre avatar. "L’industrie de la mode a investi des milliards pour habiller les avatars. Est-ce que nous voulons vraiment de cela? L’escroquerie de Zuckerberg, c’est de nous faire croire que c’est pour notre bien."

Le virtuel va rendre le monde réel difficilement supportable

"Mon hypothèse, c’est que les relations virtuelles risquent de substituer le monde virtuel au monde réel. Ce monde est conçu à mon image, c’est le prolongement de ce que je veux être et avoir. Donc, c’est très satisfaisant… Mais ça va rendre le monde réel encore plus difficilement supportable. Ce monde virtuel va nous dispenser de l’angoisse du monde, où il y a des échecs, des hésitations et des refus. Cela provoque des gros problèmes politiques et psychologiques, à cause de l’incapacité à se confronter à l’altérité. Et il y a de plus un danger psychologique lié à l’addiction."

Le philosophe s’interroge: "Comment on fait avec les enfants? On les installe dans un autre métavers, dans le même? Comment on les éduque?"

Quid de la démocratie?

"La démocratie, ce n’est pas exprimer toutes les opinions. c’est rechercher des solutions ensemble. Ce n’est pas quelque chose qui est prévu sur un métavers, qui est un univers ouaté… Le métavers détruit la coopération, ou n’en fait qu’un simple jeu. IL nous dispense de l’altérité en faisant de nous des enfants rois. Il pousse à l’enfermement libidinal."

La solution: plusieurs métavers

Si Mark Hunyadi est assez inquiet d’un métavers unique, il prône une multiplicité de métavers, "qui peuvent donner des expériences immersives dans le domaine de l’éducation, le domaine médical… Mais il faut éviter de faire de ce monde un plateau de jeu vidéo."