Blandine Sankara: «Essaimer les graines du changement au niveau local»

Ce samedi s’ouvre la 13e édition d’Alimenterre, le festival qui questionne nos manières de cultiver et d’habiter le monde. Rencontre avec Blandine Sankara, invitée d’honneur du festival.

Interview : Romain Veys
Blandine Sankara: «Essaimer les graines du changement au niveau local»
Les pays du Sud peuvent également inspirer ceux du Nord, c’est le message de Blandine Sankara et de SOS Faim. ©Darren Baker - stock.adobe.com

Figure internationale de l’agroécologie, Blandine Sankara milite en faveur de la «souveraineté alimentaire» au sein de son pays, le Burkina Faso.

Blandine Sankara, en quoi était-ce important pour vous d’être présente en Belgique pour ce festival?

Avec SOS Faim, nous menons le même combat. Nous luttons contre les inégalités et les injustices que crée une certaine domination au niveau alimentaire. Ce festival est l’occasion de mettre un coup de projecteur sur la réalité que nous vivons dans les pays du Sud. C’est l’occasion d’échanger sur des problématiques que nous partageons.

Vous venez du Burkina Faso. Quelle est la situation de l’agriculture alimentaire dans votre pays?

L’agriculture n’a pas beaucoup évolué ces dernières années, en raison du changement climatique. La désertification des terres n’a pas fondamentalement reculé. Nous avons pourtant obtenu certains succès, des petites victoires, notamment grâce à l’utilisation d’une nouvelle technique de production, l’agroécologie. En réalité, cette technique n’est pas nouvelle, elle est ancestrale, mais elle a été mise de côté. Nous essayons donc de sensibiliser la population à ces techniques traditionnelles qui sont plus simples et plus adaptées aux paysans.

Il y a beaucoup de paysans au Burkina Faso?

Près de 80% des Burkinabés le sont. Mais on continue pourtant d’importer des produits alimentaires pour que la population puisse se nourrir. C’est paradoxal! Cela provient d’une dépendance des cultures qui ont été intensifiées pour l’exportation. C’est par exemple le cas du coton. Lorsque celui-ci n’est pas de premier choix, le producteur ne sait pas le vendre à l’exportation et il n’y a rien qui est fait au pays pour utiliser ou transformer le coton au niveau local.

 Blandine Sankara
Blandine Sankara ©Alimenterre

Cela signifie que ça doit passer par un soutien accru des paysans locaux par les politiques agricoles?

Il faut reconnaître qu’il y a des efforts qui ont été faits au niveau du ministère de l’Agriculture. Mais quel que soit ce soutien, on n’y arrivera pas tant que l’on ne crée pas un marché local, que l’on ne dynamise pas un marché interne. Il faut développer les filières de transformation de nos produits pour ne plus dépendre des exportations uniquement avec des cultures qui détruisent notre sol suite à l’utilisation intensive d’engrais chimiques ou de pesticides.

Comment en est-on arrivé à une telle situation?

Certaines politiques par le passé ont favorisé l’émergence d’agrobusinessmen. Il s’agit de riches propriétaires qui n’ont pas besoin de ça pour vivre mais qui du jour au lendemain ont racheté les terres en exerçant une pression sur les agriculteurs, qui sont devenus des ouvriers pour ces gens. Des hectares entiers de nourriture ont été remplacés pour accueillir d’autres produits. L’agriculture familiale ne peut plus s’en sortir aujourd’hui. Or, c’est elle qui nourrit la population. La question qui va se poser désormais, c’est ce que vont devenir les jeunes, les enfants de ces agriculteurs qui, dans 10 ou 20 ans, n’auront plus de terres. Cette libéralisation sans garde-fou est très inquiétante à nos yeux.

C’est pour cela que vous avez créé l’association Yelemani?

Yelemani, ça signifie changer les mentalités. À travers un site expérimental, nous voulons montrer qu'il est encore possible de cultiver des produits autrement que par l'agriculture conventionnelle et intensive. Même au Burkina Faso. Nous sommes parvenus à recréer un écosystème avec de la végétation, des animaux sauvages sont venus s'y installer, là où les gens estimaient qu'il n'était pas possible de faire pousser quoi que ce soit. Notre seule façon de sensibiliser, c'est la démonstration qu'autre chose est possible avec des moyens locaux. Nous voulons donc changer les mentalités, notamment auprès des jeunes, car ils sont l'avenir.

Restez-vous optimiste pour cet avenir?

Absolument. Quand on parle de souveraineté alimentaire, on parle d’un long combat. Cela nécessite une forme d’engagement politique et une veille constante. Et c’est parce que l’on travaille avec les plus jeunes que nous gardons notre optimisme et que l’on va y arriver. Ce que l’on fait au niveau local peut changer les choses au niveau global. Il faut essaimer les graines du changement à de petits niveaux pour ensuite aller beaucoup plus loin. Et il faut aussi comprendre que le Sud et les alternatives que l’on y développe peuvent avoir un intérêt pour d’autres populations et inspirer les pays du Nord. C’est un échange.