Le rideau de fer cesse de tuer

La fin de la Première Guerre mondiale voit disparaître le premier «Rideau de fer» de l'Histoire, qui courait le long de la frontière belgo-néerlandaise.

Philippe Leruth
Le rideau de fer cesse de tuer
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L'Europe célébrera l'an prochain l'ouverture du Rideau de fer, prélude à la réunification de l'Allemagne, jusque-là coupée en deux par cette immense clôture barbelée. Le premier «Rideau de fer» de l'Histoire, pourtant, est plus ancien : de 1915 à 1918, il a couru sur plus de 300 kilomètres, d'Aix-la-Chapelle à Knokke, le long de la frontière belgo-néerlandaise.

Un trafic intense

C'est que cette frontière avait fait l'objet d'un «trafic intense» dès le début de l'occupation de la majeure partie du territoire, a rappelé le Pr Alex Vanneste dans un article publié par le bulletin de Dexia ( * ). Les Pays-Bas, neutres, n'avaient pas été envahis : leur territoire va rapidement devenir le point de chute de filières d'évasion de volontaires pour l'armée belge; le centre nerveux de réseaux d'espionnage activés en Belgique; le point de passage de lettres échangées entre les soldats de l'Yser et leurs parents; et aussi le refuge de résistants échappant à la police allemande, ou de déserteurs de l'armée impériale.

Comment contrarier tout ce trafic, venu s'ajouter à la contrebande traditionnelle? Au début 1915, le commandement militaire allemand en Belgique décide de tendre une clôture électrique tout au long de la frontière. Son implantation démarrera en avril, d'un point situé juste derrière Vaals, proche de la limite des Pays-Bas, de l'Allemagne, et de la Belgique. En août, la clôture est terminée : elle aligne de cinq à dix fils de zinc ou de cuivres, distants de 20 à 30 centimètres, dont le plus bas est de 15 à 20 centimètres au-dessus du niveau du sol. «Le courant fut très probablement branché sur la toute première partie de la clôture, près de Vaals, le 23 août 1915», écrit Alex Vanneste. Un courant que l'occupant ne faisait pas courir systématiquement sur les mêmes fils, pour «piéger» les candidats à l'évasion vers les Pays-Bas.

«La ligne centrale était mise sous une tension de 2 000 volts, qui suffisait à foudroyer le téméraire qui la toucherait», expliquent Pierre Baré et Nicole Close, dans leur ouvrage consacré au sujet. ( ** ) «Le simple vocable "électricité" était inconnu de la plupart des gens des campagnes. Que dire alors des termes de "haute tension" et "2000 volts"?», rappellent les auteurs, en relevant qu'à l'époque, 10 % seulement des ménages néerlandais, «et un pourcentage encore plus bas en Belgique» utilisaient l'énergie électrique. L'avertissement affiché dès le 18 août 1915 par l'autorité occupante n'en avait que valeur relative.

Le «fil rouge» ne répondit que très imparfaitement à l'attente de ses concepteurs. Si, selon les estimations, de 300 à 500 personnes moururent après l'avoir touché, certains par mégarde, la plupart en essayant de le franchir; 20000 à 30000 autres passèrent au travers, le plus souvent pour aller rejoindre l'armée combattant ceux qui l'avaient tendu. L'expérience n'en sera pas moins renouvelée sous diverses formes. Au coeur de l'Allemagne, naguère. Et aujourd'hui, aux frontières mexicano-états-unienne et israélo-palestinienne. Ou encore autour de l'enclave espagnole de Ceuta, en Afrique du nord. Avec plus d'efficadité?

( * ) Bulletin de Dexia Banque, 1er octobre 2000, pp. 39 à 82. ( ** ) «Le fil rouge», 310 p., 16€ (04/286 27 90-240 65 15 ou 264 34 72)

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